(230920)

Pas beaucoup d’intérêt, à tes yeux, de critiquer et dénigrer tel ou tel livre, ni d’en conspuer l’auteur/e. Tu n’as jamais voulu jouer ce jeu-là; qui exige une assurance, des certitudes que tu n’as pas. Et puis, pour une raison qui t’échappe, tu n’as jamais abordé les textes au gré d’un j’aime ou j’aime pas. La littérature pour toi ne se résume pas à ça. Mais à un intérêt, plutôt. Tu reconnais l’intérêt que peuvent avoir les textes. Raison pour laquelle tu t’es toujours épargné ceux qui n’en ont pas. À savoir ceux — et on sait d’avance qui ils sont — dont le propre est de reciter des formules: littérature de genre, par exemple, ou littérature dite populaire, ou littérature blanche. Ce qui ne veut pas dire que les textes qui se publient dans ces catégories, d’ailleurs sans doute pas hermétiques, soient de facto mauvais. Juste que le travail qui s’y déploie ne t’intéresse pas. Tu ne les lis donc pas. Or récemment il t’est arrivé de t’arrêter sur deux textes; de te dire, en les lisant, que quelque chose n’allait pas. Ce que tu ne fais jamais. Tu te laisses porter par le travail de l’auteur/e, tâches de comprendre ce qu’il ou elle a voulu faire, comment, ce qui marche, ce qui te paraît moins réussi, mais sans juger. On apprend en lisant et de ces lectures tu retires toujours quelque chose. Une manière de. Une tentative. Une idée. Une impasse. Cet été, par exemple, en relisant Gravity’s Rainbow, tu as eu comme une sorte de petite épiphanie. Bien sûr. D’un coup c’était évident. Ça faisait des mois, voire des années — en fait cette question remuait depuis l’entame du #4 et de l’inflexion de certains de tes partis pris jusque-là — que tu te la posais, cette question. Et puis, voilà, ça t’est apparu, l’évidence même que tu avais toujours eu sous les yeux sans jamais vraiment la mesurer. Et donc, ces deux textes ont connu ou connaissent un certain succès. Succès d’estime autant que commercial. Toi qui finalement lis assez peu tes contemporains en français, tu avais jugé pertinent de te plonger dans le travail de ces deux-là. Et très vite quelque chose te retient. Pourtant, le succès que ces deux textes rencontrent ne te paraît pas immérité. Loin de là. Tu comprends. L’écriture, le style, oui — il y a quelque chose. Quelque chose d’intéressant. Et pourtant, plus tu avances, plus ça t’agace. Parce qu’au fond, toi, tu y vois un défaut majeur. Un vice de fabrication. Quelque chose qui te saute aux yeux et qui fait que le texte, malgré sa force, malgré sa beauté, malgré tout ce qu’on veut, ne prend pas. Tu t’étonnes même que personne ne semble s’en affoler. C’est comme si on avait collé une turbine d’airbus au train d’un cheval. La turbine oui. Le cheval d’accord. Mais les deux ensemble? Alors la question que tu te poses, ce qui te chiffonne, c’est pourquoi tu es le seul à t’en émouvoir? Pourquoi il n’y a que toi que ça agace? Pourquoi personne d’autre ne dit non, ça ne va pas; c’est beau, d’accord, mais ça ne marche pas. Tu penses avoir compris aujourd’hui. Ça ne dérange personne, parce que ce sur quoi on s’arrête, c’est l’histoire. Le récit. Ses inflexions, ses surprises. Sa ténacité à traquer cette histoire, jusque dans ses recoins les plus glauques. Il suffirait que l’écriture soit maîtrisée, un brin lyrique, poétique, bref stylée, et c’est l’apothéose. Or ébloui par l’un ou par l’autre, le récit ou le style, personne ne semble plus reconnaître que l’un ne marche pas sans l’autre; que le style découle du récit, que le récit se fond dans le style. Là, tu n’as assisté en fin de compte qu’à la superposition forcée, artificielle, de l’un sur l’autre. Finalement, ce qui t’agace dans tout ça, c’est que tu y vois une grossière erreur. Le texte n’a pas été pensé. Il a, lui aussi, eu recours à des formules apprises par cœur. Ce que tu te dis alors: Écrire, et c’est là la difficulté principale, c’est peut-être désapprendre toutes ces formules. Tapies toujours à l’ombre des belles phrases. De leur enchaînement.