(021020)

C’est assez marrant cette polémique autour des propos d’E. Louis, selon qui l’écriture autobiographique serait en train de bouleverser l’idée qu’on se fait de la littérature. Il y voit une révolution et place le genre à l’avant-garde de l’écriture littéraire. Et donc c’est marrant parce que ça fait maintenant un petit bout de temps que tu réfléchis, justement, à la fiction, à ses enjeux aujourd’hui tandis que se fait de plus en plus pressante, à tes yeux, la nécessité — esthétique autant que politique — de tenter de dire le réel. Si l’écriture de tes trois premiers textes pouvait se targuer d’une certaine gratuité, revendiquer leur part de jeu comme affranchissement de toute velléité transitive, en amorçant le #4, en poursuivant maintenant avec le #5, tu ne peux plus ne plus te poser la question de la place de la fiction, son rôle, ses modalités d’intervention, ses coupes dans le réel, son articulation avec l’urgence d’une époque. Pourquoi, à l’heure où le monde brûle, continuer avec la fiction, qu’on pourra toujours percevoir comme une forme d’échappatoire? Et puis il y a le cas des romanciers qui, lassés peut-être — ou peut-être est-ce autre chose qu’une lassitude, tu l’ignores –, décident d’abandonner la fiction, de se détourner du roman; généralement, si tant est que ce geste soit généralisable, après une carrière déjà bien remplie, une œuvre romanesque ou fictionnelle conséquente. Tu te demandais si passé un certain âge, l’écrivain jugeait soudain la fiction comme indigne ou puérile — un truc pas sérieux, une forme de divertissement à laquelle on aurait cédé pendant un temps avant de se dire qu’il était temps de passer à autre chose, quelque chose de plus sérieux. Qu’on ait envie de tourner la page, qu’on ait envie d’explorer d’autres modalités d’écriture, qu’on ait l’impression d’avoir fait le tour d’une question, tu peux le concevoir. Là n’est pas le problème. Le problème, c’est celui de la valeur qu’on accorde, de facto, à la fiction. Valeur, au sens de validité. Ce qui, d’une certaine manière, est ce qu’on peut lire, en creux, dans les propos d’E. Louis. Le roman, ou plus généralement la fiction, ne serait aujourd’hui plus recevable. Invalidée par l’époque. Une époque portée par l’exigence d’écritures de première main, en quelque sorte. Ce que semble dire E. Louis, c’est que pour parler du monde, ou plutôt pour bien parler du monde, il faut savoir parler de soi. Ce qui s’opère ici, au moins sur le plan rhétorique, c’est la réduction paradoxale ou le repli du monde, dans toute sa complexité, sur les limites de l’ego. Le monde, c’est moi. Sans doute peut-on voir dans cette formule une caricature des propos d’E. Louis. Peu importe. Ce qui importe en revanche, c’est que l’idée qui sous-tend la pensée d’E. Louis ici semble s’inscrire à contre-courant de tout ce que tu peux voir se développer ici ou là. On décloisonne à tout-va. On croise. On dépasse ou on cherche au-delà des limites (c’est l’ère du trans-), on fait fi des découpages — en champs, en disciplines. En philosophie par exemple, un courant récent cherche à renouer avec des formes de réalisme non-naïves, pour lesquelles le monde ne saurait se réduire à ce qu’on en dit ni à ce qu’on en voit — il s’agit au contraire de parvenir à articuler une pensée sur des enjeux qui dépassent de loin l’individu pris dans les mailles de sa petite histoire, quand bien même celle-ci aurait des résonances politiques. Il s’agit de tenter de penser des entités, des objets — les « hyperobjets » de Timothy Morton — qui excèdent tout rapport, toute relation qu’on pourrait avoir avec eux. Bref, penser en dehors de tout rapport au moi et, plus généralement, à l’humain en tant que celui-ci conserverait dans le monde une place centrale. Penser le réchauffement climatique, par exemple, c’est penser au-delà de l’extinction de l’espèce. C’est penser la fin du monde, et donc la fin de la pensée. Et ça, ça nécessite forcément une part de fiction. L’avant-garde d’E. Louis, de ce point de vue, ressemble bien davantage à une arrière-garde acculée sur des prérogatives illusoires. Ce qui bien sûr en rien n’invalide l’écriture autobiographique. À laquelle la littérature ne saurait toutefois se réduire. Mais ça tout le monde le sait.