fraction

(031019)

La mort est amnésique et ton genou droit, toujours ton genou droit. Hier matin, tu es pourtant allé courir. Il y a du progrès malgré tout. Les ondes de choc commencent à faire effet. Mais tu n’arrives plus à suivre C., trop rapide pour toi. Dans deux jours c’est ton anniversaire. Facebook te suggère de lancer une cagnotte. Genre. Les taupes sont revenues dans le jardin. Hier matin, il n’y avait plus de doutes. Tu rendras ta traduction avec un peu de retard. En attendant, tu accumules toujours plus de matériau en vue du #4. Qu’il te faudra ensuite agencer. Hier matin, tu as dépassé les 400 pages dans le fichier où tu regroupes tout. Tu aimes quantifier les choses, savoir où tu en es. Il te reste encore une partie à compléter, celle qui a lancé l’écriture de ce texte. Et une autre, que tu viens tout juste de commencer. Ce qui, au rythme où vont les choses, devrait t’amener aux alentours de 450 pages. Soit, au format livre, au-delà des 600 pages. Hier matin, tu te disais encore que tu avais toujours rêvé d’écrire un « gros » livre. Ce sera peut-être celui-ci. Or qui lit encore des pavés aujourd’hui? Déjà que quasiment personne n’a lu les quelque 200 pages d’À tous les airs. À quoi ça sert d’avoir des amis sur Facebook si personne ne virtualise son amitié au point d’acheter concrètement tes livres? Un like ne dispense de rien. Hier matin, tu as fait le compte: 7% des gens qui te suivent ont acheté À tous les airs. Tu aimes quantifier les choses, savoir où tu en es. Évidemment que tu achètes le livre de chaque écrivain.e avec qui tu es ami sur Facebook, et ce dès sa sortie. Ce n’est pas comme si on demandait de les lire, ces foutus textes. Il paraît que Francis Rissin est bien. Tu le liras peut-être. Tu n’es pourtant pas ami avec son auteur sur Facebook. En attendant, Nothomb est toujours dans la course au Goncourt. Hier matin, tu as lu aussi un truc sur le Nobel. Il paraîtrait qu’Anne Carson ait des chances de l’obtenir. Tu n’imaginais pas qu’elle ait pu être Nobélisable. Il faut une majuscule, à « Nobélisable »? Tu réalises en l’écrivant à quel point ce mot est moche; visuellement, tu veux dire: la majuscule doit y être pour quelque chose — c’est comme si elle tentait désespérément de contrebalancer le poids de toutes ces lettres qui courent à droite. C’est que tu aimes mesurer les choses, savoir où tu en es. Il paraît que pour les taupes une solution consiste à les attendre à l’aube, une pelle à la main. 

(230919)

Écrire aujourd’hui ne suffit plus. Il faut être partout, tout le temps. Tu te disais l’autre jour qu’être écrivain aujourd’huice n’était pas ou plus seulement se contenter d’écrire une œuvre, déclinée, reprise, infléchie, savamment construite de texte en texte. Être écrivain aujourd’hui c’est avoir une compte Twitter, une page Facebook, un blog, un profil Instagram. Tu coches toutes les cases ou presque. Mais même ça ne suffit pas. Il faut les alimenter, ces monstres. Faire de l’esprit, être drôle, se montrer intelligent, mettre à jour ses divers profils, poster un jeu de mot par jour, une pensée par jour, un aphorisme par jour, une citation par jour, une photo de livre par jour. Dire ce qu’on a lu, ce qu’on a aimé lire, ce qu’on ne lira pas, pourquoi on ne le lira. Liker les posts des gens importants, retweeter les auteur.e.s en vue, laisser un commentaire, montrer qu’on existe, qu’on est là, tendre des perches, tagger les gens qui comptent, leur faire signe, leur dire à quel point on les trouve brillants, que ce qu’ils font est drôle, est intelligent, est admirable. Il faut dire ce qu’on a mangé, posté les photos, informer des endroits qu’on a visités, les expos qu’on a vues, les films qu’on est allé voir, ce qu’on en a pensé, les concerts, la kermesse des enfants, le rendez-vous chez le coiffeur, la queue au péage. Il faut dire ce qu’on pense des prix littéraires, ça c’est important, montrer qu’on s’en cogne — de toute façon les prix littéraires c’est bidon, qui a jamais entendu parler de Guy Mazeline? —, préciser (;-) qu’on n’est pas dupe, que si jamais un jour on te faisait l’affront de te décerner un prix tu le refuserais, toi, le Nobel à Thomas Pynchon c’est pour quand?, et le Wepler pour Lucie Taïeb, Les échappées est un livre magnifique, comme tu ne sais pas les écrire, le seul de la rentrée que tu as lu pour l’instant, parce que la rentrée littéraire c’est comme les Prix d’automne, une opération marketing à laquelle il ne faut pas sacrifier. Il faut dire pour qui on vote aussi, ce qu’on pense des Gilets jaunes, comment sortir de la crise migratoire, que Mélenchon est un clown, qu’il faut faire quelque chose pour le climat, il faut relayer des pétitions, livrer une analyse du Brexit. Se faire aimer. Se faire haïr aussi. Il faut lancer des polémiques, surtout quand on a un livre qui s’apprête à sortir, dire des conneries, dévoiler sa face sombre, admettre qu’on a commis des erreurs de jeunesse, ce à quoi on reconnaîtra qu’on est humain après tout, allez vous faire foutre, toi tu n’as jamais aimé la pistache jusqu’il y a peu, y a que des imbéciles qui. Et puis il faut tenir un journal, qu’on publie en ligne au jour le jour, donner un accès transparent sur la pensée en marche, le travail quotidien, on devrait même décompter l’avancée du roman en cours — ce matin à 7h42, le #4 comptait 391 pages, 140 342 mots, 812 938 caractères (espaces compris), 1 126 paragraphes, 11 626 lignes; puis faire part des tracas quotidiens (mal dormi cette nuit; plus de brioche), du programme des jours à venir. Et une fois qu’on a fait tout ça, il faut encore veiller au référencement du site sur internet, activer les flux RSS, autoriser les commentaires au bas de chaque article, inviter les visiteurs à s’abonner à la newsletter, entretenir l’interaction avec ton lectorat qui, à force, finira bien par faire exploser — à défaut de tes ventes — ton nombre d’amis Facebook et d’abonnés sur Twitter. Gloire aux miroirs. 

(070919)

On t’a fait remarquer que tu n’avais plus rien écrit ici depuis le mois de février. Ce qui t’a surpris. Que quelqu’un le remarque. Que quelqu’un lise tes mots. Qu’il arrive qu’on pénètre à l’intérieur de ton crâne. Il semblerait que ce soit vrai, tu n’as rien écrit ici depuis le 28 février. Tu t’es principalement occupé, pas loin d’ici, d’inhumer le #3 — ce que du reste tu n’as pas fini de faire. C’est entre autres à ça que tu as pensé, à la notion d’échec, pour voir comment celle-ci pouvait éventuellement continuer de nourrir ta pratique au-delà de toute rhétorique désormais conventionnelle et un brin fallacieuse sur le fameux « échouer-mieux ». Qu’un texte ne soit pas publié, pour diverses raisons, ne l’empêche pas d’exister — ombre, spectre, fantôme, monstre, rebut. Ni d’en faire exister d’autres. Tu n’as pas remis le nez dans ton #3 depuis que tu en as achevé la dernière version. C’était quand? Tu n’es plus sûr. La réponse ne doit pas être bien loin, il suffirait de vérifier. Pendant un temps tu publiais sur Twitter des extraits du #4, comme tu l’avais fait pour le #3. Au début, tu reportais machinalement les dernières phrases écrites à l’issue de ta session de travail, tronquées par le décompte des 280 caractères. Puis tu t’es mis à piocher un peu au hasard de tes relectures et récritures du jour. Enfin, tu ne sais plus trop pourquoi, tu as cessé de le faire. Le regard par-dessus l’épaule, ou son absence. Te gênaient. L’invisibilisation du texte qui en découle. Ce qui, d’une certaine manière, est assez paradoxal. Publiés, ces extraits devenaient invisibles. D’ailleurs, ils sont encore là, quelque part, dans les profondeurs de la plateforme — accessibles sans doute à qui se donnerait la peine de les retrouver. Illisibles pourtant. Enterrés sous le brouhaha du temps, emportés par les flux, les thread, les RT, la petite musique de notre époque. Peu importe. Depuis février tu as écrit. Tu as continué de te consacrer au #4. Tu as traduit. Tu as lu aussi. Tu as corrigé des copies. Tu as regardé des séries, Chernobyl, notamment, sur laquelle un instant tu as envisagé d’écrire quelques lignes ici, en réponse à certaines réactions que la série avait pu susciter dans la presse. Puis tu as repoussé. Puis tu n’y as plus pensé. Puis tu t’es dit que de toute façon tout le monde s’en foutait royalement de ce que tu aurais pu en dire; ce qui t’a pas mal soulagé. Tu as tondu ta pelouse. Tu es allé dans des musées. Tu as fêté les 10 ans d’A. Les 13 ans de H. Il y a eu l’anniversaire de C. aussi, qui n’aimerait pas que tu dises son âge. Sans doute parce que tu es plus jeune qu’elle. 5 mois et demi, c’est pas rien. Tu as changé de chaussures. Tu as appris à faire des pizzas. Tu es parti en vacances. Tu as taillé tes haies. Tu as vu un kiné pour ton genou. Tu as voyagé. Tu as pris la mer en photo de chaque côté de l’Atlantique. Les photos, tu les as ensuite publiées sur Instagram. Tu veux vivre avec ton époque. Tu as vu des phoques. Tu as commencé à voir un autre kiné pour ton genou. Tu as fait des allers-retours en train. Tu as signé pour une nouvelle traduction. Tu en as perdu une autre. Tu as rencontré Antoine Volodine. Tu as relu un peu de Melville. Tu n’iras pas enseigner cette année. Tu te dis que ce serait l’occasion peut-être de t’aérer plus souvent l’intérieur du crâne. Tu verras bien.

(280219)

Tu attends encore quelques retours d’éditeurs mais il faut te rendre à l’évidence: selon toute vraisemblance le #3 ne sera pas publié. Ce qui n’est sans doute pas plus mal. À la publication de Charøgnards puis d’À tous les airs, tu avais entrepris d’exhumer patiemment chaque projet, ici puis . Il te faut désormais songer à inhumer celui-ci. Tu lui as trouvé sa place. C’est ça ou t’acharner, décider que, le récrire, et le récrire encore. Tu restes persuadé que ce projet pourtant valait la peine que tu t’y colles. Qu’enfoui en lui demeure un roman, une œuvre à côté de laquelle tu seras passé. Tu pourrais rebrousser chemin, la chercher dans les marges de ce texte raté, dans ses silences, ses failles, ses ombres. Et peut-être le feras-tu. Mais pas tout de suite. Tu te consacres dorénavant au #4, entamé il y a deux ans. Tu aimerais aboutir à une première ébauche d’ici l’été, mais tu avances lentement, le projet se transforme de jour en jour, accueille de nouveaux éléments, se complexifie. Quoi qu’il en soit, et quoi que tu en fasses, ce nouveau texte aura en partie été rendu possible ou pensable grâce au #3. Tu n’écrirais pas comme tu écris aujourd’hui si tu n’étais pas passé par la réflexion menée dans le cadre du #3. On n’écrit pas pour rien. Les ratés contribuent au parcours qui lentement se dessine, en sont aussi des étapes essentielles; des faux pas, peut-être. Mais pas malgré tout.


(300119)

Le temps passe; l’étau se resserre sur le #3, dont les jours maintenant te paraissent comptés. Tu en as pas mal discuté avec Pierre ces dernières semaines. Tout ceci est compliqué. Il y a là néanmoins quelque chose de rassurant. Quand même. On pourra toujours pester, se plaindre, crier au scandale, déplorer ce qu’on voudra dans l’édition aujourd’hui. Mais non. La publication ne doit pas être un automatisme. Avoir publié ne garantit aucunement la publication de ce qui suit, ne prémunit en rien contre l’échec à venir. Tu trouves ça plutôt sain, toi. C’est peut-être ce qui différencie les écrivains des autres comme toi qui se contentent d’écrire; ce qui n’est pas la même chose. L’écrivain publie — c’est à ça qu’on le reconnaît. Lui refuser la publication, c’est l’affecter dans son être même. Son ego en prend coup. Les autres parfois tentent de se faire passer pour des écrivains, mais personne n’est dupe. Rejeter leurs textes ne doit pas les affecter ni les blesser. Ils savent très bien que leur, quoi? statut? d’auteur publié est précaire et contingent. Depuis le début ils sont marginaux, acceptés à la marge: par des maisons d’édition indépendantes, qu’on dit « petites », dont la viabilité économique est parfois, voire souvent, tout aussi précaire. On les lit d’ailleurs à la marge, aussi, après les lectures obligées des rentrées littéraires. Tiens, tu te souviens du commentaire d’un journaliste à l’occasion de la sortie de Charøgnards, qui précisait à ton éditeur que « maintenant qu’il avait terminé de lire la production des grosses maisons d’édition il allait pouvoir consacrer un peu de temps aux petites. » Tu ne te plains pas. Au fond, tout ça est on ne peut plus rationnel et logique. Il faut bien que le monde de l’édition tourne, lui aussi. C’est précisément ce qui lui permet, à la marge, de se diversifier. Pourquoi tu écris tout ça aujourd’hui? Tu ne sais pas trop. Peut-être pour te dire qu’il n’y aurait aucune injustice à ce que ton #3 ne paraisse pas. Que l’échec lui était intégré, inscrit en son sein dès le départ. Que ça fait partie des règles du jeu et que tu les acceptes. Que la littérature reste un pari dans le vaste monde des affaires. 

(120119)

Tu pourrais passer tes journées entières à écrire, ne pas t’arrêter, plonger toujours plus profond dans la langue, tenter d’en extirper une matière, une forme, la manipuler, la malaxer, la déchirer, la reprendre, l’étendre, la filer, la contempler. Tu envies les écrivains, s’il en reste (il en reste) qui ont ce luxe de baigner à longueur de journées dans l’écriture. Ou à défaut, sa possibilité. Tu les jalouses. Tu imagines la façon dont ils occupent et partagent leur temps, entre écriture et lecture. Tu les fictionnes. Et te fictionnes par la même occasion, en écrivain que tu n’es pas.   

Tu n’as sans doute jamais aussi peu écrit que ces jours-ci. Hier matin, ton temps d’écriture a été consacré à la lecture — documentaire, comme on l’appelle; informative. Tu parviens généralement à sauvegarder trente à quarante minutes d’écriture après la lecture d’une vingtaine de pages. Mais pas hier matin. La prise de notes a débordé puis c’était l’heure. Le réveil de H. qui a sonné derrière la cloison. Une autre journée, officielle, commençait.

Tu te renseignes, oui, te documentes pour le #4. C’est-à-dire que tu cherches des discours, des modes de pensée, des façons d’appréhender le monde, de l’écrire aussi, de le dire, de l’appeler ou de le rejeter. Des fragments de langue qu’on a souhaités aussi proches que possible d’une certaine réalité. Celle avec laquelle tu t’es mis à flirter dangereusement depuis un an et demi. Qui s’étale partout en ce moment, se donne en pâture dans le marasme ambiant. Et on en bouffe. Tu écrivais l’autre jour que tu commençais à bien l’aimer, ce #4. En fait, les choses sont plus compliquées. Tu regrettes le temps où les choses te paraissaient plus simples au moment d’écrire À tous les airs ou Charøgnards ou le #3. Où l’écriture, quoi qu’elle ait pu valoir, semblait se dérouler sans obstacles. Sans obstacles majeurs. C’était sans doute un leurre. Et un piège. Le piège dans lequel tu es sûrement tombé. Cette impression d’approcher l’intuition. Peu importe. Tu joues gros maintenant avec le #4. D’autant que le #3. Tu veux dire qu’il se joue des choses dans l’écriture du #4, des choses dont tu ne souhaites pas parler, que tu ne cherches pas à exprimer, ni ici ni ailleurs, mais qui pourtant sont là, à l’intérieur du crâne, où il te faut les garder, composer avec, avec leur ombre portée, leurs vibrations internes. Donc, tu commences sans doute, oui, d’une  certaine manière, à bien l’aimer, ce roman qui peu à peu prend forme. Ou dont la forme lentement se dessine. C’est-à-dire qu’il possède une force d’attraction suffisamment forte pour te faire y croire maintenant. Faut-il aimer les romans qu’on écrit, du reste? Tu te souviens qu’à un moment, au moment où tu contemplais ce nouveau projet, tu t’es dit que pour qu’il soit réussi, ce roman — réussi en ses termes —, il te faudrait le détester. Entretemps il a changé, le projet a évolué, le roman n’est plus le même. Tu ne peux pas continuer à le détester. Le détester reviendrait à sentir entre lui et toi un désaccord si profond que tu aurais l’impression de t’être dévoyé. D’avoir fait fausse route. Or peut-être est-ce ça, cette possibilité-là, qui depuis le début te retient — qui depuis quelque temps maintenant commence à te laisser t’éloigner, t’enfoncer davantage dans le texte; ne te fait plus te retourner sans cesse; te permet de regarder devant toi, comme ce personnage fantôme qui vient de comprendre qu’il « traversait le temps à la recherche d’un futur. » 

 

 

(060119)

Impossible de ne pas parler du Houellebecq, on dirait. Dont on fait un événement. Ce qui pose question, tout cet engouement. Il y a quelques semaines encore, tout le monde s’en contrefoutait royalement, pas eu l’impression que quiconque attendait ce roman en trépignant d’impatience, on se contentait de tous les autres. Il y a d’abord eu son mariage, les échos amusés qu’il a pu susciter. Puis il y a eu l’annonce, le titre, l’embargo, les déclarations. La légion. La publication. Houellebecq a dû être le premier écrivain contemporain français que tu as lu. C’était Les particules élémentaires. À l’époque, tu lisais exclusivement en anglais, surtout de la littérature américaine, à 95%. Les quelques ouvrages lus en français étaient des titres ayant un rapport plus ou moins direct avec ton sujet de thèse. Quelques Robbe-Grillet, les Beckett (en anglais d’abord, puis en français), les Hortense de Roubaud, Pinget; et des classiques (Flaubert, Céline). Et puis, Houellebecq, à l’époque, comme maintenant, ça devait être l’écrivain français à lire. Alors, par curiosité, tu l’as lu. Avant de retourner à tes amours américaines. Ce que tu en penses, on s’en fout éperdument. Tu ne sais d’ailleurs pas trop ce que tu en penses, si ce n’est que depuis tu n’as plus rien lu de lui. Tu remarques juste qu’au-delà des polémiques, il est assez peu souvent question de littérature ou d’écriture. Il y a les idées, il y a la vision ou le regard, il y a les discours qui sous-tendent l’ensemble. Mais de l’écriture, dans ce que tu as pu lire jusqu’ici, par curiosité encore, il semble être assez peu question, au fond. Soumission est d’ailleurs inséparable, à chaque mention qu’on en fait, des attentats de Charlie Hebdo. Comme quoi, oui, il y a bien quelque chose qui relève de l’événement chez Houellebecq. Sérotonine a pu ainsi déjà être rapproché du mouvement des gilets jaunes. C’est marrant. Parce que, d’une certaine manière, en s’évertuant à faire de Houellebecq — dont le nom, en ce sens, devient lui-même comme une marque: on parle du dernier Houellebecq comme on parlerait du dernier Apple ou Samsung — un événement, au sens médiatique du terme, on le circonscrit d’emblée dans le temps. Il fait date, avant même que quiconque ait pu se l’approprier (cette histoire d’embargo imposé par la maison d’édition ne montre pas autre chose). Il survient — vient par-dessus et écrase tout le reste. Mais ce faisant, il reste cantonné à cette date — cet événement avec lequel il se confond. Bref, il n’est pas dans, il est l’air du temps: une parfaite découpe, une belle tranche d’espace (la France) et de temps (aujourd’hui), une leçon d’Histoire apprise par cœur avant l’heure. Ceux qui aiment aimeront, ceux qui détestent détesteront. Et tous ont déjà commencé à le dire. Ce qui interroge, au fond, c’est cette idée implicite que, s’il ne fallait lire qu’un seul livre en 2019, ce serait celui-ci — voilà ce que dit  au fond la presse qui se jette sur, non pas le livre, mais l’événement. Que la France puisse avoir envie de se construire un écrivain national, pour le meilleur ou pour le pire, soit. Mais au fond, au fond du fond, ce qui se dit à travers tout ça, c’est un certain rapport à la littérature. Un rapport bizarrement consumériste. Voilà le livre qu’il vous faut. Le livre à offrir en toutes circonstances (sauf que tout le monde l’aura déjà acheté, à défaut de l’avoir lu). Le livre que vous devez avoir lu (il faudra faire un effort). T’as pensé quoi du dernier Houellebecq? Comme le dit Houellebecq dans Sérotonine… Houellebecq? J’adore! Non mais dans le dernier Houellebecq… Et d’ailleurs, chez Houellebecq… Page 134 du dernier Houellebecq, il est dit que… Non, mais les gilets jaunes, si on en croit le dernier Houellebecq… C’est simple, t’as lu le dernier Houellebecq? Alors, Houellebecq, POUR ou CONTRE?

Sinon, sortent ces jours-ci les romans de Volodine, Minard, Manon, Chevillard, Decottignies, Teper, Le Floch, Chiche, Bouysse… La littérature française est plus riche que ce qu’on veut bien en dire. La tribune du Monde ne disait pas autre chose. 

Lu 43 romans en 2018, 16 en français, 27 en anglais. Sans compter les textes lus dans le cadre de tes recherches, théoriques, philosophiques ou documentaires. Tu viens de terminer le premier de 2019, Quelques rides de Fabien Clouette, publié en 2014: « C’était un livre qu’on ne lisait jamais, un livre utile, un pose-feuille, comme une fleur dévitalisée. Ça sèche mal d’ailleurs et ça pourrit. On chambrait le chef avec le presse-papiers. » (p. 115)

Le #4 avance lentement. Tu commences doucement à bien l’aimer. 

(221218)

Distraire

A.− Gén. péj. [Le compl. désigne gén. une pers. ou l’un de ses attributs] Détourner de son objet, de son occupation actuelle en reportant l’attention sur un autre objet, sur une autre activité (sentie généralement comme plus agréable).

B.− Non péj.

1. Divertir, récréer le corps ou l’esprit trop préoccupé, occuper agréablement le temps. Synon. amuser, désennuyer
En partic. [Le suj. désigne gén. un enfant d’âge scol.] Détourner de l’étude, du travail par des facéties, des interventions bruyantes. Synon. dissiper.
 
2. Emploi pronom. réfl. Se détendre, se délasser par une occupation agréable.
 
*
 
Non — tu ne penses pas que le rôle de l’écrivain soit de distraire. De détourner l’attention, d’occuper, de faire passer le temps, de faire comme si, de mettre du baume au cœur, de fermer les yeux, de faire beau, du beau, le beau. Pardon, mais s’il a un rôle, « l’écrivain », ce n’est pas celui que tu souhaites jouer. Distraire ou détourner. Car la question qu’on ne pose pas, celle qu’on devine sans oser la formuler, c’est de quoi?
 
On dort mieux les yeux fermés. 

(151218)

Tu passes de moins en moins souvent par ici. Faute de temps. D’envie. De choses à dire, aussi. Depuis ton dernier passage, l’interface a évolué. On te propose maintenant d’écrire en sélectionnant des blocs. Tu n’y comprends plus rien. Plus moyen de justifier le texte non plus. À moins sans doute d’aller bidouiller dans le code. Ce qui t’excite assez moyennement, faut dire.

(Après quelques allées et venues dans l’interface tu as réussi à repasser en mode « classique ». Ton texte sera justifié.)

Tout va trop vite pour toi. Et pas assez. Il faudrait parler du #3. Du #4 aussi. Ou pas. En parler ne t’aide pas. Ne t’aide plus. Pour dire quoi? Le #3 ne verra pas le jour chez Quidam. Ne verra peut-être pas le jour ailleurs non plus. Qu’est-ce qu’on ressent face à ça? Tu ne sais pas. Tu ne peux pas dire que tu sois surpris. C’est si peu dans l’air du temps. C’est tellement gratuit. Pourtant tu ne cesses pas d’y croire.  C’est-à-dire que si tu devais le récrire, tu le récrirais sans doute comme ça. Tu n’y changerais pas grand-chose. Assez connement,  tu estimes que c’est sans doute le meilleur roman que tu aies pu écrire jusqu’ici. Non pas qu’il soit « meilleur » que les deux qui l’ont précédé. Ça ne veut rien dire. Ou si ça veut dire quelque chose, ce n’est pas à toi d’en juger. Tu ne sais pas juger. Pas meilleur, donc. Mais celui dont l’écriture te donne le plus satisfaction. Celui que tu as traversé en ne retouchant que si peu de choses à chaque fois. Tout est une question de structure, de tracés, de plis, de croisements, d’effleurements. Mais l’écriture, la phrase, le phrasé, la tonalité — à ça tu as très peu touché. Tu pourrais élaguer, refondre, redistribuer, formater différemment dans les grandes largeurs. Oui. Le concept et, donc, la conception de l’ensemble, c’est peut-être ça qui ne fonctionne pas. Tu veux bien l’admettre. Mais la phrase, les mots, leurs agencements, les rythmes qu’ils dessinent, les musiques qu’ils portent, tu ne sais pas, non — à ça tu ne veux plus toucher. 

On n’écrit pas pour rien. 

(05112018)

Tu l’as signée, cette tribune — on t’a demandé si tu accepterais de le faire. Tu l’as lue et t’es dit que oui, le constat, tu le partageais. Évidemment, ça n’est que ça, une tribune — un coin de journal, un peu d’espace où placer des mots sur le papier, véhiculer quelques idées, engager éventuellement un débat. Sûrement pas une pétition comme tu as pu le lire. Les réactions ont été diverses et variées, on a pu louer l’initiative ou la tourner en ridicule. À quoi vous attendiez-vous, au juste? Tu l’ignores, ça n’a pas vraiment été évoqué. Ce qui vous a réunis autour de ce texte rédigé par Sophie, Denis et Aurélien, c’est avant tout ce sentiment étouffant de conformisme ambiant. La tribune dit-elle autre chose, au fond? Non. Simplement que le roman — car oui, c’est le constat initial: vous parlez principalement du roman parce que vous le pratiquez, vous en lisez et vouliez vous élever en partie contre le défini, pour dire que « le » roman est une fabrication, un objet marketing, qu’il n’existe pas autrement, qu’il existe plutôt des romans, des tentatives bâtardes, des excroissances, des trucs qui ne ressemblent pas à grand-chose, à rien d’immédiatement reconnaissable, tel est le sens que tu donnes, toi, à cet adjectif, « monstrueux », ce qui dépasse, déborde, n’est pas aisément catégorisable, ne se laisse pas étiqueter —, qu’un certain type de roman, principalement décliné en deux variantes, autofiction et exofiction, est présenté comme l’unique modèle auquel auraient à se conformer les romanciers et, partant, les lectures du monde qui est le vôtre. On peut bien sûr déplorer que vous ne parlez que du « roman » et pas d’autres modes d’expression, mais au fond, ça ne change pas le propos. Certes, « le » roman bénéficie indéniablement d’une plus grande visibilité que d’autres modes d’expression littéraire, mais c’est contre cette visibilité-là, précisément, facile, immédiate, que tente de s’élever la tribune pour dire qu’il existe, depuis le cœur du « roman », d’autres possibilités, d’autres voies — narratives, fictionnelles, poétiques. Hybrides. Évidemment que le roman, quelle que soit par ailleurs la définition qu’on lui prête, n’est pas l’unique horizon littéraire. Mais on peut aussi s’arrêter aux premières lignes de la tribune pour relever qu’Annie Ernaux, je suis désolé, ce n’est pas de l’autofiction, quelle bande d’ignares, encore un ramassis de clichés. Ou alors que le « petit fait vrai » ce n’est pas Sarraute mais Stendhal, franchement, quels crétins, et ils comptent sauver la littérature contemporaine du marasme? Au secours. On vous traite parfois de « pignoufs », de « couillons » aussi, et on vous dit qu’au lieu de pétitionner vous feriez mieux de vous mettre au boulot et de l’écrire, cette nouvelle littérature, cette littérature « monstrueuse » que vous appelez de vos vœux. Pourquoi, elle n’existe pas déjà, peut-être? Et ce serait vous les déclinistes? Et Marie Cosnay, alors? Et Perrine Le Querrec? Et Manuela Draeger, ses frères, ses sœurs? Et Christophe Manon? Mika Biermann? Catherine Ysmal? Pierre Cendors? Andreas Becker? Ils sont là, les monstres. Ils existent, les monstres. La tribune ne dit pas autre chose. Demande juste qu’on braque les yeux sur l’existant, le vivant, ce qui fourmille, grouille et gronde, dans toute sa richesse, sa colère, sa poésie, son incompréhension, sa vanité, ses ratés, ses pas de côté, qu’on se cogne à l’obtus, qu’on se frotte aux encoignures, qu’on cherche, qu’on fouille, qu’on tente, qu’on ressaye, qu’on foire, qu’on fasse demi-tour, qu’on se perde. Et si tant est que vous cherchiez un peu de publicité à l’aune de cette tribune, ce n’est pas pour vos maigres, impuissantes et oisives productions (puisqu’elles n’existent pas, vous dit-on péremptoirement — cqfd), mais pour cette littérature qui, elle, existe, est déjà là.