(160420)


Tu as commencé les corrections sur le #4. L’as relu intégralement, opéré les changements qui s’imposaient. Quelques parties t’interrogent encore — une surtout, la plus conceptuelle du livre, celle dans laquelle se jouent des choses essentielles; celle aussi qui en est le point de départ. Initialement, le projet devait se tenir à cette seule partie. Évidemment le livre final n’aurait pas été le même. Il aurait eu l’avantage d’être beaucoup plus court. Or il lui aurait manqué quelque chose; une ouverture — des temps de respiration. Le choix d’élargir la perspective, de sortir de cette impasse, de greffer d’autres voix sur celle-ci, inaudible, aura été le bon. De ça tu es sûr. La supprimer, cette voix, ferait néanmoins s’effondrer l’édifice. Quant au #5, tu hésites encore à l’esquisser. Quelque chose te retient toujours. Tu te dis qu’au rythme où vont les choses — et la crise actuelle n’arrange rien —, tu as le temps. Le #4 ne devrait pas sortir avant l’automne 2021. Au plus tôt. C’est-à-dire si rien ne bouge d’ici là. Le temps est une denrée rare, qu’on semble avoir étrangement en trop ces jours-ci. Mais un jour tu en manqueras. De ça aussi tu es sûr. Commencer le #5 pendant que tu en as le temps. Ce que tu commences à te dire. Tu as lu des biographies. Te plonges dans des vies que tu aurais pu fantasmer, que tu connaissais sans connaître. Te dire que si tu l’écris, ce #5, c’est peut-être aussi pour prolonger le fantasme. C’est marrant. Dit comme ça, on pourrait croire que tu te penses comme tous ces écrivains qui inventent des personnages afin de vivre leur vie trépidante par procuration. Tu seras espion. Super-flic. Puissant et beau et riche. Une femme. Un magicien. Tu voyageras dans le temps. Un assassin. Chasseur de baleines. Virologiste. Après Blake Butler — tout relu sauf 300,000,000 —, tu relis maintenant Ben Marcus pour le projet CNRS. Te dire que des romans comme The Flame Alphabet sont aujourd’hui caducs ou presque. Qu’on ne les relira plus comme on les lisait encore il y a peu. Qu’on ne pourrait plus les penser désormais. Ou du moins pas en ces termes. Et puis tu as songé revenir au #3. En faire un projet numérique. Un roman pour ordinateur. Ce qui, au vu de ses partis pris formels, serait plutôt une bonne idée. Mais il faudrait en partie le repenser. Et développer des compétences informatiques que tu n’as pas, ne serait-ce que pour en dessiner l’interface. Rien de bien sorcier, mais mettre le nez dans le code malgré tout, pour faire de la page ce que tu veux qu’elle soit. On devrait tous être capable de faire ça. Il faudrait prendre le temps d’apprendre.