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Gass quelque part écrit qu’il s’adonne religieusement, tous les matins, à la lecture de la presse — non pas pour se tenir informé mais, si tu te souviens bien, pour nourrir sa propre colère. D’un côté il y a ceux qui voudraient qu’on s’en foute, qui se gaussent de voir tout le monde subitement devenir expert en politique étrangère après s’être fait une spécialité de l’infectiologie ou des feux de forêt ou du contre-terrorisme. De l’autre il y a ceux qui s’interrogent, cyniquement ou, plus inquiétant, naïvement, tombant dans le piège des rhétoriques partisanes. L’Amérique, c’est ton objet d’étude après tout. Et tu n’arrives pas à t’en foutre, toi. Parce que ça a beau être loin, ce qui se passe là-bas est aussi ce qui se passe ici, sous d’autres formes peut-être. Mais le contenu est plus ou moins le même. Et Mélanchon qui s’en mêle. Ça te tue, ça te met en colère, ça te conforte dans tes penchants misanthropes. Tu penses à Swift. Et te demandes si, au fond, la colère n’est pas la condition préalable et nécessaire à l’écriture. Est-ce pour ça que tu écris? Pour donner forme à cette colère que tu ne veux plus taire. Peut-être. C’est compliqué. Il y a une colère indéniable à l’origine du #4. Ce n’était pas une colère dans Charøgnards, mais il y avait quelque chose qui lui ressemblait. Une solitude, une amertume. Tu te souviens. Rien de tel dans À tous les airs; peut-être ce qui en a fait quelque chose de plus lisse. Dans le #3, tu crois que la colère n’était pas très loin mais que tu n’as pas réussi à la canaliser — tu t’en es détourné. Ce qui a pu lui donner des contours moins tranchants. Juste envie de hurler ces jours-ci.