Et donc, à l’intérieur du crâne, toujours cette idée fixe, ce même sillon que tu laboures — dire, vouloir-dire, ne pas dire, ne rien dire, écrire, écrire pourquoi, pour quoi, pour qui, pour rien. Et c’est reparti, tu creuses, tu fores, tu arpentes, tournes en rond au gré de tes ritournelles, te cognes, te casses la gueule et les dents dans cette danse syncopée (tu n’as jamais su danser, admets-le), faisant jouer encore l’une contre l’autre gratuité et vanité.

D’un côté, donc, flirtant avec le paradoxe, le refus assumé d’une autorité: c’est en ce sens que tu défies et te défais de l’étiquette d’auteur. L’auteur est mort, clamait Barthes, et il peut bien le rester en ce qui te concerne; or les temps qui courent semblent tenter de le ressusciter en lui offrant une plateforme d’où faire entendre sa voix d’outretombe. Le blog et les réseaux, c’est comme ça que tu les imagines: comme la possibilité de sortir du cercueil loques au vent, de se poser, de s’imposer à côté de l’œuvre, pour continuer de la hanter. La hanter mieux. Et tâcher de la prolonger, de l’éclairer, d’en retracer la genèse, d’en souligner les intentions autant que l’origine. Moi. Je. Le sujet qui pense, qui écrit, qui dit, qui explique, qui appelle, qui annonce, qui dénonce et parfois remet les pieds dans le social, dans le politique, qui donne voix au chapitre, participe activement à cette chose publique, cette res publica qui va mal. Et à ce jeu-là, certains s’en sortent mieux que d’autres. Tu les lis, oui, tu te plais à les lire même si parfois la démarche t’incommode, car ce n’est pas la tienne, tu en serais incapable quand bien même. Eux en revanche, il y en a quelques-uns, savent ce qu’ils font, maîtrisent leur geste et les discours, leur analyse est lumineuse souvent, leur pensée, en actes et en action.

Et la tienne ici qui tourne en rond.

De l’autre, comme en miroir, la revendication d’un geste gratuit et délié. Ce retranchement à l’intérieur du crâne pour mieux ausculter ta pratique jusque dans ses prétentions les plus vaines encore. Car tu as beau dire ne pas vouloir dire, tu n’es pas si dupe que tu en as l’air (l’ombre de la vanité toujours qui te déforme les traits laisse planer sur ces lignes ton portrait en anamorphose), tu dis encore, en dis trop déjà, déjà pris au piège de ce crâne qu’il faudrait vider plutôt, laisser pisser mais tu n’en sors pas, ne t’en sors pas de tes ressassements.

Comme celui-ci, tiens: l’écriture, puisque c’est bien de ça qu’il s’agit, au fond n’a besoin d’aucune justification; ce qui en fait, au sens propre — plus tu y penses et plus tu t’en convaincs —, un acte injustifiable. Rien ne justifie d’écrire. Rien.

Alors en convenir — tout ceci n’est qu’un vaste trafic. Ces pages qui peu à peu, se croisant te toisant, viennent emplir l’intérieur de ce crâne te jouent des tours. Tu le pressentais déjà à l’ouverture lorsque, ne sachant trop quoi dire encore ni dans quelle sens tu orienterais ton crâne, tu écrivais que tout ici dans le noir des hémisphères était déjà de l’ordre d’une fiction.

Qui est ce tu qui prétendrait le contraire?

 

rods

18 février 2016.