Écrire, te dis-tu, pourrait ainsi relever (mais au fond tu l’ignores) d’une question de temps morts; cette impression que tu écris dans les creux, dans les silences, dans les syncopes du temps. L’écriture serait alors suspens. Ou plutôt — (parce que tu apprends à te méfier de ces tournures qui en disent plus, toujours plus, que ce que tu voudrais, que ce que tu vois, te prennent au piège d’idées qui te devancent, t’attirent, à ton insu t’aspirent, comme ici cette idée à demi-mots, à demi-temps (serait) qu’écrire puisse tremper dans l’ontologie… Tu n’en sais rien, des pans entiers de réflexion te manquent: il faudrait que tu accordes à cette pensée du temps, temps vif et plein; ce à quoi tu ne peux ni ne souhaites véritablement, maintenant que tu y es pourtant, te résoudre). Ou plutôt, donc, l’écriture ferait-elle suspens: ce que tu te dis tandis que tu constates qu’à l’intérieur de ce crâne flambent les jachères.

*

Tu as fini, il y a quelques semaines maintenant, un projet qui t’occupait depuis plusieurs mois — plusieurs années même qu’il tournait en rond dans ta boîte — et tu sais que le livre, s’il paraît, ne paraîtra pas avant bien des mois encore. La temporalité du livre — Charøgnards te semble loin déjà — n’est pas la même que celle de l’écrire. Si tu arrêtes d’écrire, c’est peut-être que tu crois que tu en es au stade où on pourrait en tirer un livre: figer le geste qui pourtant s’agite encore, plus loin, ailleurs, dans d’autres creux, d’autres failles.

Il te faut dorénavant négocier les temps morts.

Tu revisites alors des chutes.

Tu amorces des incipit.

Tu plonges dans une langue étrangère.

*

Et puis tu te dis qu’en fin de compte — les mots décidément sont joueurs, te font trébucher à mesure que la ligne s’étire —, les choses n’ont peut-être pas bougé tant que ça. Il te faudra bientôt reprendre où tu t’étais arrêté juste avant de rejouer ta ritournelle une dernière (?) fois, fois de plus. Rouvrir ces poches, glisser dans ces failles, te faufiler par les interstices que le temps, non, n’aura pas refermés. Tu te rendras compte alors que tu n’avais jamais cessé d’écrire, quand bien même la gestuelle du texte avait été arrêtée en plein mouvement, ce texte en souffrance depuis bientôt — non, tu ne compteras pas. Car ce temps-là, le temps de l’écriture, n’est pas mesurable. Il est mort, comme on dit, ne passe pas, ne s’écoule pas, n’a pas de bornes autres que celles d’artifice que le temps, l’autre, celui qu’on compte et qu’on troque contre salaire, t’impose. Le temps de l’écriture se (dé)pense en pure perte, il fuit, il coule, déborde — ce faisant ronge, rogne, les bords qu’il n’a pas, passe par dessus (mais ne passe pas), s’épanche sans cesse, de sorte que lorsque tu n’écris pas tu écris encore; le texte, porté par ce non-temps ou temps-doublure niché-lové dans les alvéoles du temps, ne cesse en fin de compte de s’écrire — il travaille à l’intérieur du crâne, remue dans ses cavités, joue, agite, danse, reflue — suspendu au geste qui.

Il n’est pas sûr à cet égard que l’écriture de Charøgnards, si le livre est publié et vit sa vie en dehors du crâne, soit quant à elle terminée. Il existe dans les entrailles du texte, tu en es convaincu, des entailles où pourraient se greffer d’autres lignes qui ne demanderaient qu’à prendre. C’est peut-être au fond ce qui fait qu’un livre, qu’un texte fini, à l’arrêt, est toujours son propre échec, se manque lui-même.

Le texte authentique — celui auquel on n’a, n’aura pas accès, toi pas plus qu’un autre —, celui qui vibre dans les temps morts, se dessine à rebours dans les iridescences d’un geste en suspens, dans la force et le frayage mêmes du suspens — non pas en tant qu’il arrête, fige, gèle, termine, dit, mais en tant qu’il est potentiel, incontrôlé, imprévisible, inédit.

 

Le texte publié n’en est que l’envers, la doublure inversée, retournée sur elle-même qui ne révèle, ne dévoile rien. Vague fumée sans feu; l’esquisse d’une nébuleuse interrogation.

 

Pâle apocalypse.

 

23 avril 2016.