. 05112018 .

Tu l’as signée, cette tribune — on t’a demandé si tu accepterais de le faire. Tu l’as lue et t’es dit que oui, le constat, tu le partageais. Évidemment, ça n’est que ça, une tribune — un coin de journal, un peu d’espace où placer des mots sur le papier, véhiculer quelques idées, engager éventuellement un débat. Sûrement pas une pétition comme tu as pu le lire. Les réactions ont été diverses et variées, on a pu louer l’initiative ou la tourner en ridicule. À quoi vous attendiez-vous, au juste? Tu l’ignores, ça n’a pas vraiment été évoqué. Ce qui vous a réunis autour de ce texte rédigé par Sophie, Denis et Aurélien, c’est avant tout ce sentiment étouffant de conformisme ambiant. La tribune dit-elle autre chose, au fond? Non. Simplement que le roman — car oui, c’est le constat initial: vous parlez principalement du roman parce que vous le pratiquez, vous en lisez et vouliez vous élever en partie contre le défini, pour dire que « le » roman est une fabrication, un objet marketing, qu’il n’existe pas autrement, qu’il existe plutôt des romans, des tentatives bâtardes, des excroissances, des trucs qui ne ressemblent pas à grand-chose, à rien d’immédiatement reconnaissable, tel est le sens que tu donnes, toi, à cet adjectif, « monstrueux », ce qui dépasse, déborde, n’est pas aisément catégorisable, ne se laisse pas étiqueter —, qu’un certain type de roman, principalement décliné en deux variantes, autofiction et exofiction, est présenté comme l’unique modèle auquel auraient à se conformer les romanciers et, partant, les lectures du monde qui est le vôtre. On peut bien sûr déplorer que vous ne parlez que du « roman » et pas d’autres modes d’expression, mais au fond, ça ne change pas le propos. Certes, « le » roman bénéficie indéniablement d’une plus grande visibilité que d’autres modes d’expression littéraire, mais c’est contre cette visibilité-là, précisément, facile, immédiate, que tente de s’élever la tribune pour dire qu’il existe, depuis le cœur du « roman », d’autres possibilités, d’autres voies — narratives, fictionnelles, poétiques. Hybrides. Évidemment que le roman, quelle que soit par ailleurs la définition qu’on lui prête, n’est pas l’unique horizon littéraire. Mais on peut aussi s’arrêter aux premières lignes de la tribune pour relever qu’Annie Ernaux, je suis désolé, ce n’est pas de l’autofiction, quelle bande d’ignares, encore un ramassis de clichés. Ou alors que le « petit fait vrai » ce n’est pas Sarraute mais Stendhal, franchement, quels crétins, et ils comptent sauver la littérature contemporaine du marasme? Au secours. On vous traite parfois de « pignoufs », de « couillons » aussi, et on vous dit qu’au lieu de pétitionner vous feriez mieux de vous mettre au boulot et de l’écrire, cette nouvelle littérature, cette littérature « monstrueuse » que vous appelez de vos vœux. Pourquoi, elle n’existe pas déjà, peut-être? Et ce serait vous les déclinistes? Et Marie Cosnay, alors? Et Perrine Le Querrec? Et Manuela Draeger, ses frères, ses sœurs? Et Christophe Manon? Mika Biermann? Catherine Ysmal? Pierre Cendors? Andreas Becker? Ils sont là, les monstres. Ils existent, les monstres. La tribune ne dit pas autre chose. Demande juste qu’on braque les yeux sur l’existant, le vivant, ce qui fourmille, grouille et gronde, dans toute sa richesse, sa colère, sa poésie, son incompréhension, sa vanité, ses ratés, ses pas de côté, qu’on se cogne à l’obtus, qu’on se frotte aux encoignures, qu’on cherche, qu’on fouille, qu’on tente, qu’on ressaye, qu’on foire, qu’on fasse demi-tour, qu’on se perde. Et si tant est que vous cherchiez un peu de publicité à l’aune de cette tribune, ce n’est pas pour vos maigres, impuissantes et oisives productions (puisqu’elles n’existent pas, vous dit-on péremptoirement — cqfd), mais pour cette littérature qui, elle, existe, est déjà là.