(080518)

Le roman est un genre usé et conservateur, engoncé dans des traditions poussiéreuses sur lesquelles, de temps à autre, on passe un petit chiffon pour lui redonner de l’éclat. Mais la poussière revient aussitôt, se niche dans les sillons, dans les rouages, dans les gonds et articulations; on ouvre une page et ça coince, et ça grince, et ça résiste — on finit par ne plus oser y toucher, de peur qu’il se brise en mille pages. Si tu prends la peinture, il y bien longtemps que le postulat figuratif a été dépassé. L’abstraction n’est pas en soi « meilleure », c’est juste que les choses bougent, que le pictural se cherche ailleurs que dans le genre, dans la scène, le paysage, le portrait… Non pas qu’on ne puisse recourir encore au figuratif, y revenir, mais peindre aujourd’hui comme peignait Courbet, par exemple, ou peindre aujourd’hui comme peignaient les maîtres de telle ou telle époque, ça sauterait aux yeux de tout le monde, relèverait d’une aberration historique autant qu’esthétique. Ce serait ignorer l’histoire même du média. Du reste, on ne voit plus le monde avec les mêmes paires d’yeux. On ne l’entend pas non plus avec les mêmes oreilles. Il en va donc de même pour la musique, qui n’est plus tenue depuis longtemps à et par la mélodie tonale, ce n’est qu’un exemple. Pour autant, le roman, lui, semble irrémédiablement tenu par l’histoire, son déroulement et sa résolution que portent et incarnent les personnages. S’il dévie un tant soit peu de ce programme, qui se perfectionne au XIXe siècle, il en perd d’emblée toute lisibilité — il est déclaré difficile, exigeant, incompréhensible. John Barth & Alain Robbe-Grillet, à quelques années d’écart, l’un pour tenter de penser ce qui deviendrait le postmodernisme, l’autre pour tenter de poser les bases d’un « nouveau roman », faisaient tous deux le même constat. Depuis, le temps a passé, le postmodernisme a vécu, le nouveau roman est ancien, et le roman ronronne toujours, charriant ses histoires bien ficelées (les nœuds bien faits de l’intrigue), bien apprêtées (documentation impeccable et fact-checking de rigueur), bien écrites (sujet-verbe-complément-point). Marrant. Non qu’on veuille encore des histoires — toi le premier —, mais qu’on aime les coucher sur un support obsolète. Le récit, la narration, l’histoire ont depuis migré. Pas étonnant qu’un roman réussi trouve la confirmation de son succès à l’écran. Qui termine ce que n’a pas osé faire le romancier — escamoter la langue; éliminer les flous, estomper les bruits.

En attendant, tu continues d’élaguer le #3:

« Elle a fait déjà plusieurs fois le tour de la mare. À la recherche d’un passage dérobé entre deux habitations ou dans une haie. Ils sont arrivés de l’autre côté et elle n’était pas encore venue jusqu’ici. Elle s’était imaginé, sans doute, mais elle n’en sait trop rien, qu’elle pourrait d’ici rejoindre l’allée principale qui doit se trouver juste derrière ces buissons et ces quelques pavillons qui paraissent inoccupés. Le vide et le silence autour d’elle contrastent fortement avec l’agitation d’hier — où sont passés tous ces gens ? Le village, hormis quelques cancanages au loin et une paire de lapins qu’elle a vus défiler sur les pelouses à son approche, lui paraît bien désert. Un sentiment d’irréalité pèse sur ses épaules, qu’exacerbe la lourdeur d’un ciel assombri, comme retourné sur son envers. Quelque part pourtant, dans une allée ou l’autre, seul susceptible de prêter corps à ce monde précaire qui flotte devant elle, Sal ne doit pas être bien loin. »