(200118)

La musique te manque. Tu y penses parfois, projettes des choses. Tu rêves de livres dotés de l’impact émotionnel de la musique. L’avantage de la musique sur l’écriture, c’est qu’elle court-circuite la langue. On peut s’y prendre de multiples façons, bien sûr, faire de la musique un langage, dire des choses en musique, raconter une histoire sans doute; mais avec la musique tu n’as plus à t’embarrasser de la langue, du sens, du récit, de sa cohérence, de son suivi. Le rapport y est beaucoup plus immédiat. Plus simple. Plus direct. Avec l’écriture, on cherche toujours à savoir ce qui se dit, on y voit toujours un art de la transitivité et la répétition y est mal vue. C’est sûrement moins vrai de la poésie, à laquelle on accorde, semble-t-il une licence un peu plus grande. Et encore. Alors que la musique, elle, la musique instrumentale a fortiori, touche, perce, secoue comme ni le roman ni vraiment la poésie ne parviennent à le faire, c’est-à-dire sans qu’il soit besoin d’un fastidieux détour par la signification. On cherche toujours le sens derrière les mots, la référence, le vouloir-dire, on s’accommode assez mal des tentatives, souvent vaines d’ailleurs, visant une certaine forme d’abstraction — forcément condamnée d’avance par la nature référentielle de la langue. Ce qui finit par faire dire qu’on n’y comprend rien, et que si on n’y comprend rien c’est qu’il y a prise en défaut. Tandis que la musique, elle, ne se comprend pas, n’a pas à se « comprendre ». Elle joue ailleurs, dans d’autres régions gagnées à la seule sensation.

C’est con, mais tu rêves d’un roman qui ne soit que pure sensation. D’un roman tout en musique; d’une écriture moins la langue.