(021217)

On t’a encore demandé l’autre jour si, lorsque tu écrivais, tu pensais au lecteur. La réponse est non. Tu as donc répondu non, au risque de passer pour un écrivain un peu vain manquant de ce qu’on nomme parfois « générosité ». Tant pis. Tu aurais pu élaborer. Tu as essayé. Mais c’est dans l’écriture que ces choses se passent, c’est en écrivant qu’elles t’apparaissent avec le peu de clarté qu’elles ont. Et c’est donc maintenant, après coup, en y réfléchissant, en tentant d’écrire, que la seule réponse possible s’impose. Comme une évidence. Le lecteur auquel il faudrait songer — sous-entendu celui-là même qu’il faudrait ménager, pour qui il faudrait mâcher une partie du travail —, le lecteur, ce lecteur est une fiction. Tu veux bien t’efforcer d’y penser, mais il n’existe pas, le lecteur. Partout autour de toi il y a des lecteurs, il y a des lectrices. Pourquoi présumer qu’on cherche la même chose, qu’on attend la même chose de ses lectures? Tu veux bien t’efforcer d’y penser, toi, « au lecteur », tu veux bien tenter de calibrer l’écriture, de l’accorder aux désirs « du lecteur », mais encore faut-il qu’on te dise au préalable comment il ou elle lit, dans quelles conditions, quel est son âge, son orientation sexuelle, sa situation familiale, est-on marié? célibataire? divorcé? a-t-on une maîtresse? un amant? des enfants? combien de livres lit-on par mois? par an? a-t-on un animal de compagnie, qu’est-ce qu’on prend au petit déj.? est-on végétarien? végétalien? n’en a-t-on rien à foutre? quelles sont ses croyances religieuses? ses livres proviennent d’où, bibliothèque? librairie? internet? on les règle par carte? cash? chèque? a-t-on un prêt immobilier à rembourser? on va bosser en vélo, à pieds, en voiture, emprunte-t-on les transports en commun? est-on sans emploi plutôt? et lit-on sur support imprimé ou numérique? est-on abonné à un journal? lequel? pour qui vote-t-on? a-t-on réservé ses prochaines vacances? on les passe où? location, club, hôtel, camping? avec qui? combien de temps? combien de livres emportera-t-on? quelles études a-t-on faites? lit-on allongé ou assis? dans son lit, dans le métro ou sur les toilettes? de quand date son dernier rendez-vous chez le dentiste? souffre-t-on d’une maladie chronique? a-t-on déjà subi une intervention chirurgicale? se fait-on des implants capillaires? une teinture? où fait-on ses courses? a-t-on le mal de mer? corne-t-on les pages ou utilise-t-on un marque-page? saute-t-on les descriptions? les chapitres rébarbatifs? préférence pour les notes de bas de page ou de fin de chapitre? plutôt Garamond ou Bodoni? Tu veux bien au fond y penser, au lecteur, mais il faut auparavant que tu le construises de toutes pièces, que tu puisses cerner ses attentes avec précision. Alors tu écrirais pour un lecteur ou une lectrice bien spécifique. Et ton écriture n’en serait pas plus « généreuse ».

Tu traduis beaucoup ces derniers temps.

Le #4 est au point mort. Tu as changé la police avec laquelle tu écrivais jusqu’ici. Besoin de visualiser le texte autrement à l’écran. Besoin de visualiser le livre déjà; sa possibilité. Comme si tu cherchais à y croire, croire qu’il soit bien là quelque part dans ces divers fichiers. Tu as commencé à les assembler, ce qui est ridicule à ce stade. P. a commencé la lecture du #3. Tu attends son verdict; il te faudra le reprendre de toute façon.