(181117)

Tu as reçu l’autre jour un message de MC; il venait de terminer la lecture d’À tous les airs qui lui a vraisemblablement plu. Son avis compte, sa bénédiction t’a fait du bien. Il faut dire que le roman en laisse pas mal de marbre, visiblement. Ce à quoi tu t’étais préparé. Tu le lui as dit, lui en as touché quelques mots. Il a répondu dans la foulée. « Tu sais, mon cher Stéphane, quand on écrit pour dix il ne faut pas s’attendre à être lu par mille… Tu rétabliras les proportions. » Les chiffres, ça n’a jamais été ton fort.

Tu y repenses parce qu’on t’a demandé hier, prenant acte de la frustration qu’il t’arrive parfois de simuler sur les réseaux sociaux quant à l’incompréhension que semblent susciter tes romans, tant ils paraissent diluer dans leur approche formelle la narration, en enrayer l’élan, si tu n’avais pas envie d’arrondir les angles de tes prochains textes pour en faciliter peut-être l’accès. Tenter en quelque sorte de rétablir les proportions. Mais tu n’écris même pas pour dix et tu n’es même pas sûr d’écrire pour un seul. Car tu n’écris pas pour — et tu ne crois pas que quiconque écrit écrive en vue d’un lectorat bien précis. (Tu repenses, en écrivant ces lignes, à ces vieilles préfaces dans lesquelles l’auteur avait pris pour habitude de s’adresser à son « lecteur idéal », confident et ami auprès de qui il pouvait librement s’épancher. Cette fiction a vécu. Il n’y a plus, il n’y a pas de lecteur idéal — à moins que celui-ci, sa fiction même, ne soit dorénavant projeté derrière l’écran. Pourquoi pas. Pourquoi tous ces blogs littéraires sinon? Pourquoi creuser et fouiller l’intérieur du crâne si ce n’est pour croire encore un peu à cette fiction, tenter de la ressusciter afin de lui livrer de nouvelles doléances?) Non, ce n’est même pas pour toi que tu écris, comme on se plait parfois à dire qu’on écrit pour soi les histoires qu’on aimerait lire. Tu n’as, toi, jamais su lire tes propres textes. Tu veux dire par là que tu n’as jamais su les lire de façon distanciée, critique, en parvenant à estimer que c’est bien, que c’est mauvais, que ça coince, que ça manque de rythme, que ce n’est pas clair, qu’on ne comprend pas, que ça patine ou que ça va trop vite, que c’est trop, que ce n’est pas assez — tout ça sans doute supposerait que tu saches au fond ce que tu veux dire. Or tu ne sais pas. Tu sais juste que ton intention initiale ne se résume pas à un dire, mais à un faire. Alors tu fais. Et tu fais avec. Tu mentirais toutefois si tu laissais entendre que ces questions, face à la perplexité que semble générer À tous les airs, ne t’agitaient pas l’intérieur du crâne. Mais tu ne parviens pas à t’ôter de l’esprit qu’écrire pour revient in fine à amputer le geste, lui assigner un cadre, en réduire l’amplitude, identifier une cible et viser les yeux fermés, sans élan. Offrir de répondre à une demande clairement perçue, et comprise. Tu te méfies de ce genre d’aphorisme mais plus tu y réfléchis, plus tu te dis que, non, l’écriture est sourde à tout appel autre que le sien.

Tu as fini La Ville fond de Quentin Leclerc dont tu avais apprécié le premier roman. Quentin avait à l’époque identifiait dans ses Relevés quelques affinités entre Charøgnards et son Saccage, alors non encore publié. C’est à ton tour d’identifier maintenant de nouvelles affinités, d’étranges coïncidences, entre La Ville fond et ton #3 qui repose depuis la fin du printemps. Tu y vois de mystérieuses ressemblances de surface, comme un air de famille, même si l’esthétique globale diffère, la portée aussi; et la fin. À sa place, tu aurais terminé le roman à l’issue du chapitre 12. Sans doute ne cherchons-nous pas la même chose. Tu te serais contenté, ce que tu as fait dans le #3, de parvenir à cette conclusion qu’il n’y avait plus « rien à chercher, rien à trouver », si ce n’est « le noir toujours,  et l’échec, enfin. » (La Ville fond, p. 186)