(070220)

On finit un truc et on aimerait que le monde en soit changé. Mais le monde s’en contrefout de ce qu’on fait, de ce qu’on finit, de ce qu’on rate, de ce qu’on réussit, de ce qu’on reprend, de ce qu’on laisse tomber, du rythme auquel on avance. Quoi, trois mois maintenant que tu as fini le #4? Il est important, ce livre. Pas en soi — en soi ce n’est rien qu’un livre, un de plus — mais pour toi. Peut-être aussi parce qu’après l’échec du #3, l’enjeu te paraissait plus élevé. Mais au fond l’échec du #3 n’a rien à voir avec cette histoire. Son sort n’était pas encore scellé que déjà tu fomentais le changement de cap. L’envie d’essayer autre chose. De venir à l’écriture selon d’autres voies, d’autres biais. De faire ce que tu avais l’impression de ne pas avoir fait, ni avec Charøgnards ni avec À tous les airs. Parce que l’enjeu était ailleurs, parce que tu avais peur de ne pas savoir faire, parce que c’était peut-être plus facile ainsi. Parce que c’est comme ça que s’étaient présentés ces textes, et que tu ne faisais que tenter de les mettre en forme. Tu voulais écrire. Alors en 2011 tu t’es lancé. Il te fallait un prétexte. On a toujours besoin d’un prétexte avant d’entamer quelque chose. Surtout lorsque c’est nouveau. Qu’on n’ose pas. Ne se sent pas légitime. Tu n’as rien fait d’autre, en somme, depuis ce qui ne s’appelait pas encore À tous les airs jusqu’au #3. Chercher des prétextes à l’écriture. Parce qu’échouer dans ces conditions était permis. Avec le #4, tu t’es débarrassé des prétextes. Le #4, c’est le texte sans aucun prétexte. L’impression d’avoir mis l’écriture à nu, qui ne pouvait plus se retrancher derrière quoi que ce soit. Une idée. Un concept. Une expérience. Une tentative. Une forme. Le #4, c’est un roman. Peut-être le premier roman, roman-roman, que tu as écrit. L’objet — tu ne sais pas comment en parler encore. Tu ne sais pas ce qu’il vaut. Ce que tu sais, c’est qu’il peut être raté comme les trois autres ne pouvaient pas l’être. L’échec du #3 n’en fait pas un texte raté. Du moins pas à tes yeux. Tu l’as toujours trouvé plutôt réussi, au fond. La réussite d’un texte se mesure aux règles qu’il s’invente. Mais les règles ne sont pas toujours lisibles, ou ne se traduisent pas facilement en texte qui le serait. C’était déjà limite avec À tous les airs. Charøgnards biaisait, lui; il suffit d’écrire « je » pour que la tromperie opère. Tu as de plus en plus de mal avec les textes écrits à la première personne. La première personne est facile. Elle embarque le premier venu dans le texte. C’est un leurre. Un mensonge. Une fissure qu’on a colmatée en espérant que personne ne remarquerait. Mais ce n’est pas ça que tu voulais dire quand tu as commencé tout à l’heure. Ce que tu voulais dire, c’est que quoi que tu fasses, ça ne change pas la face du monde. C’est à ça que tu pensais en courant hier matin. Que tu coures un kilomètre de plus que l’autre jour ne changera pas la face du monde. Que tu achètes une voiture électrique ne changera pas la face du monde. Que tu manges cinq fruits et légumes par jour ne changera pas la face du monde. Qu’ils soient bio non plus. Que tu laves ta voiture ne changera pas la face du monde. Que tu ailles chez le coiffeur ne changera pas la face du monde. Que tu t’abstiennes aux prochaines élections ne changera pas la face du monde. Que tu fasses grève ne changera pas la face du monde. Que tu t’immoles par le feu ne changera pas la face du monde. Que tu aies refait de la marmelade ne changera pas la face du monde. Que tu aies écrit un chef d’œuvre ne changera pas la face du monde. Que tu aies écrit une merde ne changera pas la face du monde. Que ton texte soit publié ou pas ne changera pas la face du monde. Que personne ne s’entende plus parler ne changera pas la face du monde. Que Trump soit acquitté ne changera pas la face du monde. Qu’il ne l’ait pas été n’aurait pas changé la face du monde. La face du monde est recouverte de petits Trump qui attendent d’éclore. Que tu relises Marx ne changera pas la face du monde. Que tu dénonces le capitalisme ne changera pas la face du monde. Que tu poursuives comme ça pendant des heures ne changera pas la face du monde. Que tu craches à la face du monde ne changera pas la face du monde. Le monde se contente de tourner. Avec ou sans toi. Et qu’on se raconte des histoires ne changera pas la face du monde. Mais on peut rêver. Même si ça ne changera pas la face du monde. Le cardiologue t’a diagnostiqué de l’hypertension.