(071017)

À tous les airs existe maintenant depuis trois jours. Le livre est sorti jeudi, le jour de tes quarante ans. C’était festif, c’était joyeux. Le dialogue avec Hugues à la Librairie Charybde pour le lancement du livre t’a paru riche. Hugues est un fin lecteur qui parvient à te faire dire des choses que tu n’avais pas anticipées, auxquelles tu n’avais pas réfléchi, du moins pas dans les termes qu’il souligne. L’exercice est toujours délicat; parler de ton propre texte au moment précis où celui-ci ne t’appartient plus. Hugues ne voulait pas trop en dire, de peur de trop clairement baliser des parcours de lecture dans ce qui doit rester (son terme) « l’indécidabilité » du texte; de sorte qu’étrangement votre dialogue, à un moment, t’a paru mimer, dans sa danse autour du vide, du non-dit et de l’ellipse, ce que le texte — « tout en ellipse, tout en raccord » — se propose de faire.

C’est étrange, ce sentiment qui te gagne ensuite. Sorte de dépression post-partum en quelque sorte. Tu te dis maintenant, peut-être, qu’au fond toi et ta dame, qui t’a accompagné, torturé, agacé, inquiété, amusé pendant six ans, vous vous disiez au revoir, sans le savoir, ce soir-là. Tu sais maintenant que tu ne te retourneras plus sur elle; qu’en la quittant tu as définitivement fermé la grille de ce cimetière tant de fois traversé de long en large, aménagé et ré-aménagé, creusé, excavé, aplani. Est-ce la raison pour laquelle tu n’oses encore te replonger dans le #3, qu’il faudrait reprendre maintenant? La raison pour laquelle tu avances si lentement, comme à contrecœur ou à reculons, dans le #4? Dont l’écriture stagne. Que tu fais stagner plutôt; ce qui n’est pas la même chose. Tu fais ce que jusqu’ici tu n’as jamais fait: tu lis, cherches à comprendre, te « documentes » — temporises; voilà ce que tu fais. Tu étires le temps. Explores les creux. Il y a dans ta façon de procéder quelque chose qui te retient. Le projet est différent, impression en effet de proposer autre chose, d’explorer d’autres pistes, de t’avancer sur un terrain miné. Tu es prudent. Sans doute. Mais aussi, peut-être, dans ce qui t’apparaît de plus en plus comme une sorte d’attentisme ces jours-ci, cherches-tu à oublier. Comme si un temps était nécessaire, requis, indispensable — décent — pour faire le deuil de ce texte qui paraît. Tu n’avais pas eu autant de mal à lâcher CharøgnardsCharøgnards était-il plus fort? À tous les airs est-il plus fragile au moment d’affronter les regards? Peut-être. Ce n’est pas une question de réussite; de tempérament plutôt ou quelque chose du genre. Ta dame est plus chétive, moins belliqueuse; elle fuit les regards. Il va falloir maintenant qu’elle se débrouille et retombe sur ses pieds. Tu ne peux plus rien pour elle.

Le dernier DeLillo t’a déçu. En partie. Peut-être pas de la « déception » d’ailleurs. Une envie non partagée ou non reconnue. La première moitié t’a paru poussive, sans doute un peu trop didactique à ton goût, faussement philosophique — au sens où on dit d’un air qu’il sonne faux. En fait, il semblerait que tu y aies vu, logé en son cœur, un autre roman, d’autres lignes de fuite, la possibilité d’autres esquisses. Accepte-t-on jamais un texte pour ce qu’il est?