(230919)

Écrire aujourd’hui ne suffit plus. Il faut être partout, tout le temps. Tu te disais l’autre jour qu’être écrivain aujourd’huice n’était pas ou plus seulement se contenter d’écrire une œuvre, déclinée, reprise, infléchie, savamment construite de texte en texte. Être écrivain aujourd’hui c’est avoir une compte Twitter, une page Facebook, un blog, un profil Instagram. Tu coches toutes les cases ou presque. Mais même ça ne suffit pas. Il faut les alimenter, ces monstres. Faire de l’esprit, être drôle, se montrer intelligent, mettre à jour ses divers profils, poster un jeu de mot par jour, une pensée par jour, un aphorisme par jour, une citation par jour, une photo de livre par jour. Dire ce qu’on a lu, ce qu’on a aimé lire, ce qu’on ne lira pas, pourquoi on ne le lira. Liker les posts des gens importants, retweeter les auteur.e.s en vue, laisser un commentaire, montrer qu’on existe, qu’on est là, tendre des perches, tagger les gens qui comptent, leur faire signe, leur dire à quel point on les trouve brillants, que ce qu’ils font est drôle, est intelligent, est admirable. Il faut dire ce qu’on a mangé, posté les photos, informer des endroits qu’on a visités, les expos qu’on a vues, les films qu’on est allé voir, ce qu’on en a pensé, les concerts, la kermesse des enfants, le rendez-vous chez le coiffeur, la queue au péage. Il faut dire ce qu’on pense des prix littéraires, ça c’est important, montrer qu’on s’en cogne — de toute façon les prix littéraires c’est bidon, qui a jamais entendu parler de Guy Mazeline? —, préciser (;-) qu’on n’est pas dupe, que si jamais un jour on te faisait l’affront de te décerner un prix tu le refuserais, toi, le Nobel à Thomas Pynchon c’est pour quand?, et le Wepler pour Lucie Taïeb, Les échappées est un livre magnifique, comme tu ne sais pas les écrire, le seul de la rentrée que tu as lu pour l’instant, parce que la rentrée littéraire c’est comme les Prix d’automne, une opération marketing à laquelle il ne faut pas sacrifier. Il faut dire pour qui on vote aussi, ce qu’on pense des Gilets jaunes, comment sortir de la crise migratoire, que Mélenchon est un clown, qu’il faut faire quelque chose pour le climat, il faut relayer des pétitions, livrer une analyse du Brexit. Se faire aimer. Se faire haïr aussi. Il faut lancer des polémiques, surtout quand on a un livre qui s’apprête à sortir, dire des conneries, dévoiler sa face sombre, admettre qu’on a commis des erreurs de jeunesse, ce à quoi on reconnaîtra qu’on est humain après tout, allez vous faire foutre, toi tu n’as jamais aimé la pistache jusqu’il y a peu, y a que des imbéciles qui. Et puis il faut tenir un journal, qu’on publie en ligne au jour le jour, donner un accès transparent sur la pensée en marche, le travail quotidien, on devrait même décompter l’avancée du roman en cours — ce matin à 7h42, le #4 comptait 391 pages, 140 342 mots, 812 938 caractères (espaces compris), 1 126 paragraphes, 11 626 lignes; puis faire part des tracas quotidiens (mal dormi cette nuit; plus de brioche), du programme des jours à venir. Et une fois qu’on a fait tout ça, il faut encore veiller au référencement du site sur internet, activer les flux RSS, autoriser les commentaires au bas de chaque article, inviter les visiteurs à s’abonner à la newsletter, entretenir l’interaction avec ton lectorat qui, à force, finira bien par faire exploser — à défaut de tes ventes — ton nombre d’amis Facebook et d’abonnés sur Twitter. Gloire aux miroirs.