(210418)

Au fond tout serait beaucoup plus simple si on savait pourquoi et pour qui on écrit. Ainsi du #3, qu’à peine terminé, pour la troisième fois, tu as décidé de rouvrir aussitôt. C’est en définitive toujours plus ou moins la même question qui se pose; jusqu’où aller? Aller jusqu’au bout — au bout de la démarche, au bout de l’idée, au bout du bout du texte, là où il est lui-même et rien d’autre, ce point difficilement localisable et encore moins atteignable où il rejoindrait l’idée qui l’a fait naître, où il s’équivaudrait à lui-même et s’effacerait dans ce qu’il est, c’est-à-dire ce point où pour de bon il cesserait de s’écrire, de se chercher de mot en mot, où la moindre retouche le ferait s’effondrer sur lui-même —, aller au bout serait la seule réponse qui vaille. Mais au bout, tout au bout, frontière derrière laquelle il n’y a plus rien à trouver, où tout a été trouvé et dit, où le texte vaut dans sa propre extinction, au bout, tout au bout, tu sais pertinemment qu’il n’y a plus rien ni personne — et personne pour le lire. Alors faut-il se résoudre à ralentir le mouvement, à retenir le geste? Et l’infléchir? « Tu risques de perdre ton lecteur » — est une phrase que tu as pu entendre à plusieurs reprises déjà. Combien de lecteurs perdus par et dans À tous les airs? Si le #3 vient à publication, un jour, il s’ouvrira sur une carte.

Le plus difficile dans la traduction, ce n’est pas de repérer le sens, d’en saisir la prolifération pour tenter de le reproduire. C’est de comprendre le geste à l’origine du texte — sa vitesse d’exécution, son amplitude, sa hauteur, son élasticité; sa chorégraphie. Le sens te paraît souvent accessoire au regard de sa performativité.

Tout semble te séparer de l’univers d’Eugene Marten. Dont tu viens de terminer In the Blind, son premier roman, après avoir lu les trois autres. La cohérence de texte en texte, cette idée que chaque texte recommence la même chose, exécute le même geste, creuse le même sillon, force ton admiration. Si on pouvait être l’écrivain de son choix, si on pouvait choisir le style dans lequel on écrit, l’esthétique qu’on déploie, peut-être aurais-tu choisi d’être ou d’écrire comme Eugene Marten. Ce que précisément tu ne peux ni être ni faire.