(060118)

Tu songes à reprendre le #3 bientôt, dans lequel tu n’as pas replongé depuis le printemps dernier. Tu as eu très peu de retours pour l’instant à son sujet. Tu fais lire tes textes aux mêmes personnes toujours. Leur avis compte. Tu veux dire par là qu’il t’éclaire. Ils ou elles peuvent ne pas aimer, là n’est pas la question. On n’attend pas des relecteurs qu’ils puissent aimer le texte qu’on leur confie. Tu attends plutôt qu’ils ou elles l’expérimentent librement. Le manipulent. L’essayent. Ce qu’il peut y avoir à en dire te permet de jauger la portée de ton geste. De mieux le comprendre, pour toi-même. De mesurer l’écart qui subsiste entre le texte provisoirement achevé et l’idée, son modèle, qui l’a suscité, appelé, aiguillé. Bien sûr, dans le cadre de cette expérimentation il te faut prendre en compte aussi le fait qu’on puisse se détourner du texte, le poser puis l’oublier, qu’il puisse ne pas (se) porter. Ce qui ne change sans doute pas grand-chose à tes envies. C’est ainsi que tu travailles. Tu sais d’avance, quels que puissent être à tes yeux les mérites du texte, que son achèvement n’a rien de définitif. Tu sais d’avance que tu y retourneras, que tu y retoucheras. Pendant six ans tu as été incapable de laisser À tous les airs reposer. Ce sera la même chose avec le #3, puis le #4. Tant qu’ils ne seront pas publiés, tu continueras d’agiter leurs surfaces. Pourtant, s’il te faut aussi prendre en compte la possibilité, toujours ouverte, que ces textes puissent ne pas être publiés, leurs retouches, leurs reprises, leurs nouveaux départs ne se font jamais en vue d’une publication. En reprenant le #3, tu souhaites reprendre, rejouer, parfaire son geste, en redessiner les coutures, en renégocier les contours, car c’est là qu’achoppe ta pensée du texte — d’un texte qui, comme les autres, n’a d’existence que là, à l’intérieur du crâne, sa copie à l’écran ou sur papier n’en étant jamais qu’un vague écho, qu’une sombre réplique. Tu ne reprendras pas le #3 pour lui donner de meilleures chances d’être publié. Peut-être y a-t-il en lui, comme il y avait très certainement dans À tous les airs, quelque chose qui en fait un texte en soi difficilement publiable, car difficilement compréhensible dès lors que ne sont pas explicités les postulats de départ, dès lors que la parole qu’il porte est coupée du geste qui l’a fait naître. La publication serait-elle autre chose que cette coupure qui, dans certains cas, plutôt que de porter le texte, le fragilise?

Tu n’as pas connu P.O.L., as peu fréquenté son catalogue jusqu’ici; ce qui ne t’a pas empêché de trouver remarquables les quelques titres que tu as pu lire et de reconnaître dans son travail quelque chose de nécessaire, de vital pour la littérature dans toutes ses exigences.

Trois fois la table de jardin s’est envolée depuis que tu l’as couverte de sa bâche qui t’a coûté la peau du cul. Trois fois tu as resserré les liens, trois fois tu l’as lestée. Tu étais à deux doigts de t’avouer vaincu, de la démonter et de la mettre à l’abri quelque part. Tu l’as changée de place, coincée derrière la maison, entre le tas de bois et les poubelles. En la déplaçant, tu t’es demandé: écrire un roman, est-ce autre chose que s’entêter en vain contre les éléments?