Debout dans le métro, la fille en face de toi est plongée dans la lecture d’un roman qui visiblement l’agrée. Tu le vois au petit sourire qu’elle esquisse, à sa mine enjouée. Elle paraît conquise, oublieuse du monde autour d’elle. Peu importe que le roman en question soit un succès de librairie. Elle se donne presque entièrement au texte qu’elle a sous les yeux. C’est un peu comme si elle succombait à un inconnu qui lui ferait la cour, te dis-tu; on pourrait lui raconter tout et n’importe quoi, elle semble d’avance gagnée à une cause qui n’a nul besoin de se défendre.

Alors tu te demandes: la lecture est-elle affaire de séduction? De toute évidence – mais tu n’en sais rien, au fond –, cette fille aime lire et, dans le plaisir qu’elle y trouve, elle aime se faire cajoler. Elle recherche une voix douce et agréable, une forme de proximité et de complicité, voire plus si affinité. Peut-être aime-t-elle la surprise, mais celle-ci ne doit pas lui ôter le sourire, léger, subtil, qui illumine son visage. Elle doit pouvoir se suspendre à cette voix, se draper dans son souffle régulier et chaleureux. Elle lui fait confiance — on a beau lui marcher sur les pieds –, car elle lui inspire confiance. Elle passe un moment agréable en sa compagnie, oublie le monde autour d’elle, la cohue qui la compresse, les affres de sa journée de travail — elle se divertit, quitte le trajet monotone d’un quotidien tout tracé. Soudain elle est ailleurs. Elle s’échappe. Et toujours ce petit sourire qui affleure.

Ce sourire ne t’aurait sans doute pas retenu si le livre que tu t’apprêtais à rouvrir de ton côté n’avait été un roman dont l’esthétique, violente et confinant parfois à l’abject, quelque part te dérangeEt là d’un coup tu l’imagines, cette fille en face de toi dans le métro, plongée dans ce roman, et tu doutes fortement que son sourire demeure intact. Tu le vois déjà se crisper avant de déformer les traits de son visage en une ignoble grimace.

La fille, elle, est évidemment trop occupée pour s’imaginer à son tour ce qui te passe à l’intérieur du crâne. Mais la question y résonne: qu’attend-on, qu’attends-tu de la lecture?

Pas plus qu’ailleurs il ne s’agirait ici de prétendre apporter de réponse à cette question en lui substituant une vérité d’ordre général à laquelle, par principe, tu ne crois pas. Chacun cherche et trouve dans la lecture ce qu’il ou elle entend, évidemment. Mais tu ne peux t’empêcher non plus de voir dans ce sourire une manière de complaisance, comme s’il était le signe d’un trucage — comme si l’échange qu’est censée incarner la lecture avait été ici contrefait. La lecture, te dis-tu, n’est pas une échappée. Tu peux comprendre bien sûr que ce soit ce qu’on y recherche avant tout. Un divertissement. Mais cette image, crois-tu, est frauduleuse, truquée en son cœur. Sans quoi il faudrait admettre que l’écrivain cherche à plaire; qu’il écrive donc pour un lecteur dont il croit et saurait anticiper les moindres désirs et attentes; que la littérature ne soit par conséquent ni plus ni moins qu’une question d’offre et de demande. Bien sûr à ce petit jeu certains s’en sortent mieux que d’autres — or la question, précisément, n’est pas là.

Bientôt tu retourneras à ton livre, à sa lecture — laborieuse, oui. Admets-le. Y prends-tu pour autant moins de plaisir que la fille du métro? Que lui restera-t-il, te demandes-tu, de sa lecture? Car son sourire est fugitif. Toi, il te restera la sensation de t’être heurté à un mur de mots rugueux aux contours électriques, de t’être cogné le crâne au plafond irrégulier d’une langue cabossée. Qui te marque en quelque sorte dans ta chair.

Tu ne veux pas t’échapper — pas comme ça, pas en ce sens. Tu ne veux pas oublier la foule et les cahots. Alors tu attendras un peu avant de rouvrir ton livre. Que rien ne fasse de l’ombre à sa lecture; qu’elle puisse pleinement et sereinement te déranger, te bousculer, t’arracher une grimace, te retourner, te faire vaciller, te compresser, t’étouffer — te toucher.

 cabosse