Entendue l’autre jour à la radio, cette idée selon laquelle la littérature puisse être porteuse d’un savoir. Tu as pris l’émission en cours, n’en as écouté que la fin, quelques minutes à peine. En l’occurrence, l’auteure tentait de rapprocher littérature et psychanalyse. Tu dis « rapprocher » mais tu ne sais pas; peut-être son propos était-il tout autre. Quoi qu’il en soit, sa conviction que la littérature, comme la psychanalyse, était donc porteuse d’un savoir, était quant à elle affirmée sans ambiguïté.

Évidemment la question est complexe et tu n’entends pas la résoudre. Toujours est-il que tu ne pouvais pas ne pas la recevoir, eu égard à tes velléités d’écriture, mais aussi en ta qualité de critique, comme une interrogation adressée à ta propre pratique. Interrogation au fond qu’on résume volontiers en une seule et même question, inlassablement répétée, diversement déclinée — pourquoi écrire?

L’auteure donc, difficile sans doute de ne pas caricaturer son propos, disait quant à elle écrire afin de traquer une connaissance lui échappant, un savoir dont le texte serait porteur et qu’elle-même ignorerait. En ce sens, si tu la suis bien, au terme de l’écriture se trouverait quelque chose; quelque chose à gagner. On en sortirait enrichi d’une vérité, d’un savoir, d’une connaissance, d’un acquis — sur soi, les autres, le monde, la vie, la littérature aussi.

Pourquoi tu écris est une question que souvent tu t’es posée mais au fond, tu sais très bien que tu as commencé à écrire, malgré les nombreuses réticences que tu pouvais alors avoir, sans vraiment te l’être posée, cette question. Ce n’est qu’après coup qu’elle s’est manifestée, timidement. Inutile de préciser que la réponse à cette question t’échappe et que, oui, ça t’arrange bien ainsi. Tu écris. Faut-il une cause? une raison? une excuse? Comme si elles seules pouvaient justifier l’acte, lui donner une forme de prestige. L’acte ne peut être gratuit. Il y aurait là sans doute une sorte d’aberration.

Ce que tu cherches en écrivant, pour autant que tu le saches, ce serait peut-être ce rapport direct à la langue, cette lutte, cette étreinte avec les mots, cette danse avec le rythme. Quand tu écris, seul face à l’écran, il n’y a rien d’autre au bout de tes doigts. Des mots, leur épaisseur à palper, à entrouvrir, à traverser, et le monde qu’ils dessinent alors, son armature fragile et éphémère patiemment échafaudée dans la langue. Le reste, ce ne sont en effet que des excuses.

Rien d’autre. Du moins, rien d’autre dont tu aurais une conscience sûre. Et surtout pas d’idée — l’ « idée » est certes à l’origine, c’est elle qui te pousse à écrire; mais cette idée ne se laisse précisément pas réduire à du langage, à une formule, une phrase, une « idée » au sens vaguement platonicien du terme, celui d’une vérité préexistante, d’un savoir à (re)trouver; elle est, cette idée, pour ce que tu en sais, c’est-à-dire pour ce que tu en fais, recherche du langage qui pourrait la faire naître.

Alors oui, on pourrait se poser la question: ce langage une fois trouvé, sculpté, mis en forme et en rythme, tenant d’un bout à l’autre dans l’illusion de sa propre réalité, faisant bloc et matière, ce langage donne-t-il accès à autre chose qu’à lui-même? A-t-il fait naître l’idée qu’il cherchait, qui l’appelait? A-t-il alors dans ses creux et à son insu dessiné les contours d’un savoir?

Et toi? As-tu « gagné » quelque chose en dehors du doute qui hante l’écriture? Tu n’en es pas sûr. Ni convaincu. L’idée — floue et belliqueuse — que tu te faisais du roman n’est pas plus claire, ni plus clairement formulable qu’elle ne l’était à l’origine. Au contraire, peut-être. L’écriture en a épaissi le mystère. C’est-à-dire le silence.

Car si tu devais croire à quelque chose, ce serait peut-être à ça: au silence qui scande le texte. Au vide qui se loge en son cœur. À sa pernicieuse gratuité.

On pourra toujours tenter de le faire parler, de lui faire dire des choses, de le faire présider à l’articulation d’un savoir. On pourra toujours, en effet. Mais il restera toujours, ce savoir, extérieur et ajouté. Et il portera sans doute toujours la marque d’un refus.

 

 

28 septembre 2016.