Lorsqu’à l’approche de la publication de Charøgnards tu as ouvert ton compte Facebook, cela va faire un an bientôt, tu ignorais pas mal de choses, à commencer par l’utilisation que tu en ferais. Tu ne savais pas non plus quelle identité numérique tu t’apprêtais à forger. Tu avais jusque-là résisté aux réseaux car en vrai tu n’as rien d’un animal social ou si peu. Si après toutes ces années tu t’y résolvais, c’était avant tout pour servir la cause du livre et, derrière lui, celle de l’éditeur qui le publiait et prenait tous les risques. Toi, tu n’avais pas grand-chose à perdre. Puis le temps a passé au gré des « statuts ».

L’un des premiers aura été l’incipit de Bouvard et Pécuchet dont tu venais d’achever la lecture. Tu ne souhaitais pas, ni là ni ici d’ailleurs, commenter tes lectures.

Depuis huit ans, tu as pris l’habitude de consigner scrupuleusement les lectures que tu fais, année par année. Tu saurais donc dire quand tu as lu tel livre pour la première fois, quand tu l’as relu. Pourquoi tu fais ça? Si tu le savais, tu arrêterais sans doute de le faire.

Ce journal de tes lectures, tu t’es donc dit que tu pouvais le poursuivre et le compléter de l’incipit du texte fraîchement lu — façon facile de faire vivre ton mur. Tous les lundis ou presque, tu notes donc religieusement dans l’ordre où tu les lis les incipit de tes dernières lectures; la toute première phrase, de la majuscule au point qui l’achève (protocole simple et évident mais qui t’amène parfois à tricher si tu ne veux pas recopier l’intégralité du texte comme cela aurait pu arriver au moins à une occasion).

Tandis que de semaine en semaine tu les publiais ainsi sur ta page, l’idée t’est d’abord venue qu’à la lecture de ces incipit les uns à la suite des autres, un récit — du moins, dans ces enchaînements aléatoires, la possibilité d’un récit — pourrait progressivement projeter son ombre dans les blancs qui les séparaient. Alors tu as fini par te mettre à la traquer, cette ombre, à la tisser; tu as voulu la saisir à l’intérieur de contours éphémères et changeants.

 

Jusqu’à ce que tu finisses par l’apercevoir, cette ombre, comme flottant là sur l’envers de tes lectures.

 

Elle ressemblait vaguement à la silhouette d’un chien.

 

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2 juin 2016.