Pendant un an, sur ton mur Facebook comme il convient de l’appeler, tu as donc publié régulièrement l’incipit des textes dont tu venais d’achever la lecture. Tu n’y as mis, à quelques rares exceptions près (non listées ci-dessous), que les premières phrases des textes d’ordre fictionnel. Tu as opté symboliquement de mettre ces incipit en ligne le lundi. Il s’agissait, en quelque sorte, de tenir un journal de tes lectures. Jusqu’à ce qu’au cœur de ce journal tu te mettes à entrevoir la possibilité d’une fiction. Les choses se sont alors mises en place progressivement. Un protocole s’est lentement dessiné. Car il leur fallait encore, à ces phrases, c’est ce que tu as fini par comprendre, jouer leur rôle jusqu’au bout — elles devaient impulser un nouveau texte.

Ce texte est « Retour d’un chien ». Il se compose donc exclusivement des mots glanés dans les 42 incipit suivants — coupés, taillés, déployés, collés, télescopés —, redonnés ici dans l’ordre des lectures et dans leur version originale suivie, dans le cas des textes lus en anglais, de la traduction utilisée dans l’élaboration du texte.

Merci et pardon aux auteurs de ces mots volés à leur insu, accouplés de force à d’autres:

 

1. Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. (Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet)

2. Ne suis-je pas déjà mort cent fois, abandonné, perdu, tué ou laissé pour tel et revenu à la vie autant de fois qu’il le fallait? (Romain Verger, Forêts noires)

3. I went to work and a guy I wait on said he was leaving. (Vanessa Veselka, Zazen) [Je suis allé(e) travailler et un type que j’ai l’habitude de servir a dit qu’il s’en allait.]

4. Les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journée, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi tout comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses. (Mathias Enard, Rue des voleurs)

5. François Deschamps soupira d’aise et déplia ses longues jambes sous la table. (René Barjavel, Ravage)

6. Ici, donc, je reprends, et je résume. (Alain Robbe-Grillet, La Reprise)

7. Pour parler franc, là entre nous, je finis encore plus mal que j’ai commencé… (Céline, D’un château l’autre)

8. Le chariot n’en finissait plus d’avancer. (Céline Minard, Faillir être flingué)

9. If you’re reading this on a screen, fuck off. (Joshua Cohen, The Book of Numbers) [Si vous lisez ceci sur écran, allez vous faire foutre.]

10. Je vois bien que Poulet me boude… (Céline, Rigodon)

11. Mevlido leva la brique une deuxième fois, et Berberoïan, qui détestait qu’un inférieur lui cogne sur la tête, se hâta de reprendre son autocritique. (Antoine Volodine, Songes de Mevlido)

12. I still get nightmares. (Mark Z. Danielewski, House of Leaves) [J’en ai encore des cauchemars.]

13. oir puis blanc puis noir de nouveau, (Christophe Manon, Extrêmes et lumineux)

14. La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. (Francis Ponge, Le Parti pris des choses)

15. For years the air above the earth had begun sagging, suffused by a nameless, ageless eye of light. (Blake Butler, There Is No Year) [Cela faisait des années que l’air au-dessus de la terre avait commencé à s’affaisser, irradié par un œil de lumière sans nom ni âge.]

16. Suddenly, no, at last, long last, I couldn’t any more, I couldn’t go on. (Samuel Beckett, Texts for Nothing) [Brusquement, non, à force, à force, je n’en pus plus, je ne pus continuer.]

17. L’arrondi de l’épaule gauche tranché par un coup de machette, la tête de l’humérus sectionnée, le bras ne tient plus que par un lambeau de chair rattaché à l’aisselle. (Antoni Casas Ros, Médusa)

18. I can feel the heat closing in, feel them out there making their moves, setting up their devil doll stool pigeons, crooning over my spoon and dropper I throw away at Washington Square Station, vault a turnstile and two flights down the iron stairs, catch an uptown A train… (William Burroughs, Naked Lunch) [L’odeur de roussi se rapproche, je les devine dans l’ombre en train de combiner leur coup, de mettre en place leurs mouchards de charme et baver de joie en repérant ma cuiller et le compte-gouttes que j’ai jetés à la station de Washington Square au moment où j’ai sauté le tourniquet pour dévaler la ferraille des deux étages et attraper l’express du centre…]

19. Pour ceux d’entre nous qui, comme moi, connaissait Egon Storm ne fût-ce qu’un peu, ses débuts tardifs mais magistraux derrière la caméra avec Nebula, à quarante-sept ans, furent la confirmation que nous attendions depuis longtemps. (Pierre Cendors, Archives du vent)

20. This word occurs because of god. (Blake Butler, 300,000,000) [Ce mot à cause de Dieu.]

21. En juillet 2014 j’ai rencontré Sa Majesté Yonkeu Jean, introduit auprès de lui par Bob (Yves-Pascal), de la fondation Gacha. (Arno Bertina, Des lions comme des danseuses)

22. C’était en plein milieu des champs. (Philippe Annocque, Pas Liev)

23. Just how I found my poor bedeviled self standing over a gulchful of expired trees, staring down the barrel of a prewar flintlock fowler toted by a crazy old cross-eyed prospector bent on dispatching yours truly, Huckleberry Finn, if not off to some other world, at least to the bottom of the mournful gulch below us, is something you ought know about on account of it being a historical moment—or ruther, like that decrepit shotgun pointed at me, a PREhistorical one. (Huck Out West [ms], Robert Coover) [Comment exactement j’ai pu, pauvre diable que je suis, me retrouver au bord d’un ravin plein d’arbres morts, regard suspendu au canon d’un fusil à silex datant d’avant-guerre dans les mains d’un vieux chercheur d’or fou et bigle bien décidé à m’envoyer, votre humble serviteur Huckleberry Finn, si ce n’est dans un autre monde du moins au fond de ce sinistre ravin qu’était à nos pieds, c’est quelque chose qu’il faudrait que vous sachiez dans la mesure où il s’agit là d’un moment historique, ou plutôt, à l’image de ce fusil délabré pointé droit sur moi, d’un moment préhistorique.]

24. Ça commence comme un orage. (Laure Limongi, Anomalie des zones profondes du cerveau)

25. The nighttime clouds were slipping across the sky as if summoned. (John Brandon, A Million Heavens) [Les nuages nocturnes glissaient dans le ciel comme si on les avait convoqués.]

26. Rue Alsace-Lorraine, devant Carrefour Market. (Marie Cosnay, Cordelia la guerre)

27. C’est à 11h03, le samedi 2 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château. (Emmanuel Régniez, Notre Château)

28. In the time before steamships, or then more frequently than now, a stroller along the docks of any considerable seaport would occasionally have his attention arrested by a group of bronzed mariners, man-of-war’s men or merchant sailors in holiday attire, ashore on liberty. (Herman Melville, Billy Budd, Sailor) [Au temps d’avant les bateaux à vapeur, ou du moins plus souvent en ce temps-là que de nos jours, quiconque flânait le long des docks d’un quelconque port de mer important avait parfois son attention arrêtée par un groupe de marins bronzés en tenue de sortie, qu’ils vinssent d’un vaisseau de guerre ou d’un navire marchand, en permission à terre.]

29. A sensation of coming back alive again, only not quite that, half life maybe. (Brian Evenson, Immobility) [Ce serait à nouveau comme une sensation de retour à la vie, pas tout à fait, de demi-vie peut-être.]

30. La forêt s’interrompt brusquement au bord d’une falaise à pic. (Marie Redonnet, La femme au Colt 45)

31. You should have received two copies. (Shelley Jackson, Half Life) [Vous avez dû recevoir deux exemplaires.]

32. I recall only one sentence that she said. (Deb Olin-Unferth, Vacation) [Je ne me souviens que d’une seule phrase qu’elle répétait.]

33. [From in the light I touched the light. (Blake Butler, Ever) [Depuis la lumière je touchais la lumière.]

34. Under the leaning plant-tumuli were galleries of wet dirt in which the escapees hid, panting like animals, naked and trembling, gazing up at the flared leaves whose stalks, paler than beansprouts, wove each other’s signatures. (William Vollmann, Butterfly Stories) [Sous les tumulus de plantes obliques existaient des galeries de boue où les fuyards se cachaient, haletants comme des bêtes, nus et tremblants, yeux levés vers les feuilles flamboyantes, dont les tiges, plus blanches que des germes de haricots, tissaient la trame de leurs signatures.]

35. Lol V. Stein est née ici, à S. Tahla, et elle y a vécu une grande partie de sa jeunesse. (Marguerite Duras, Le Ravissement de Lol V Stein)

36. Les graduations en bronze jaune et en relief dessinaient sur le cadran un arc de cercle vers lequel pointait un ergot solidaire de la manette que, pour démarrer ou prendre de la vitesse, le conducteur poussait à petits coups de sa paume ouverte, la ramenant à sa position initiale et coupant ainsi le courant lorsqu’on approchait d’un arrêt, s’affairant alors à tourner rapidement le volant de fonte situé sur la droite (semblable, en plus petit, à ces volants qui, dans les cuisines, autrefois, actionnaient la pompe du puits) et, dans un bruit de crémaillère, serrant les freins. (Claude Simon, Le Tramway)

37. After the rains had come and gone, we went down by the reservoir. (Dawn Raffel, Further Adventures in the Restless Universe) [Les pluies étaient venues puis reparties, et nous descendîmes près du réservoir.]

38. Ça fait un bon moment que je voulais t’écrire. (Olivier Cadiot, Providence)

39. Now (Blake Butler, Sky Saw) [Maintenant]

40. Les faits ne se contentent pas d’arriver, ils reviennent. (Olivia Rosenthal, Mécanismes de survie en milieu hostile)

41. Moldenke would remain (David Ohle, Motorman) [Moldenke resterait]

42. Je ne suis pas aussi bon que toi pour les langues. (Stéphane Padovani, Le bleu du ciel est déjà en eux)