Beckett avait tout compris. Cap au pirePour en finir encore et autres foirades. Textes pour rien. Fin de partie. L’Innommable. Mal vu mal dit. Catastrophe. Pas. Sans. Tous ceux qui tombent… Il avait compris comment c’est. Évidemment. Que l’écriture est un cri, toujours au-delà ou en deçà de la parole articulée — oh, les beaux discours. Quelque chose de perçant ou d’inaudible. Un bégaiement, à peine, qui se noie lamentablement dans une sourde rumeur. À la portée, à la splendeur aussi, inefficaces toutes deux.

À l’échec programmé.

Il t’arrive de fréquenter Beckett à l’occasion, bien sûr. À l’occasion — bien sûr. Tu ne fais que passer souvent dans ses textes. N’en tires globalement aucune compréhension. Tu veux dire par là que tu ne cherches pas à savoir ce que…, ni à mesurer l’écho de son cri contre les parois de l’existence. D’autres l’ont fait, le font encore. Tu ne cherches donc pas à analyser ici, ni à dire quoi que ce soit d’ailleurs, de ou sur Beckett, son œuvre, sa conception de l’écriture. Dont tu sais peu de choses finalement. (Pour une raison qui t’échappe, tu ne lis pas les biographies d’écrivain, ni leurs correspondances. Seule t’importe l’œuvre — le reste n’est que discours, travaillé par la redondance dans le meilleur des cas. T’imagines-tu non sans une forme de complaisance.) Ce que tu sais de sa conception de l’écriture t’est parvenu de proche en loin, quelques bribes saisies ici ou là — que tu as certainement déformées au passage. Le reste n’est que sensation à sa lecture. Dans laquelle, à l’occasion, bien sûr, il t’arrive de replonger.

Ça va faire quelque temps maintenant que tu le fréquentes. Or tu n’as, en d’autres termes, de « Beckett » qu’une impression somme toute diffuse. Et ça te suffit. C’est cette impression, dans ce qu’elle peut avoir de flou, qui te retient aujourd’hui. Peut-être parce que tu repensais, comme beaucoup, à l’année qui vient de s’écouler. Et au fait que le nom de Beckett, fardé de quelques citations — comme on applique un baume sur une blessure —, a pas mal été évoqué ces derniers temps après les catastrophes qui nous sont tombées sur le coin de la gueule. Comme une sorte de talisman qu’il suffirait de frotter ou d’agiter — par rituel, ou pour sauver la face, ou parce qu’on se dit que ça peut marcher ou parce que ça paraît commode sur le coup. Parce qu’on y croit parfois. Faut dire, il restait peu de choses sous la main et on se raccroche à ce qu’on trouve et pour le coup, le nom de Beckett, c’est quand même quelque chose. Pas sûr que le bonhomme eût compris toutefois, ni apprécié la caution qu’on lui faisait jouer. Mais ça, c’est une autre histoire.

Et donc, en y repensant, tu te disais qu’il y avait dans les titres de Beckett et la façon dont ils résonnent encore, en toi ou ailleurs, de quoi remettre en perspective toute tentative d’écriture. Du moins en ce qui te concerne. Il y a dans ces titres, dès leur approche, la reconnaissance, voire sans doute l’appel d’un échec; celui auquel se condamne la littérature en le cultivant patiemment. Peut-être parce qu’avant tout elle est — elle se fait — elle s’affirme refus.

Tu ne retraceras pas toute cette histoire — elle t’échappe en partie. Tu te souviens juste, par exemple, de ce que pouvait écrire Blanchot: « Écrire, c’est rompre [le] lien. C’est, en outre, retirer le langage du cours du monde, le dessaisir de ce qui fait de lui un pouvoir par lequel, si je parle, c’est le monde qui se parle, etc. »

Alors évidemment tout ça ne rime à rien.

Retrait — échec — refus.

Tandis que tu cherches à justifier tes agissements, cette vaine agitation dans l’épaisseur de la langue, tu te heurtes encore, à l’intérieur du crâne, à du discours, à du vouloir-dire. Et donc encore à un monde qui se parle. Et tant que le monde se parle, tu n’entres pas en littérature — cet espace sans prise, nuit sans jour, profondeur sans fond. Refus pur et simple — litté-rature. Désastre. Désœuvre.

Peut-être ça que cherchait Beckett ou que cherche encore, à travers lui ou l’image que tu en as, tout écrivain — ce point minuscule et récessif où le langage échappe à lui-même; où il se ferait musique, puis silence.

Comme si…

Mais non: te rendre à l’évidence qu’écrire est un acte injustifiable.

Ah, Sam…

7 janvier 2016.