Six ans maintenant que tu travailles, entre les lignes d’autres projets, à ce roman. Six ans qu’elle tourne dans ton crâne, cette ritournelle, où elle se range dans un coin pour revenir de plus belle. Tu ne comptes plus les versions successives du texte. Tu es aujourd’hui sur le point de la laisser filer pour de bon. Tu as reparcouru les allées de ce cimetière que tu as patiemment agencé tout ce temps. Comme elles — ces vieilles dames qui courent en son cœur —, tu as tenté de fignoler les derniers détails, de colmater les dernières brèches, rejointoyer, rechampir, lustrer, lisser la surface de ton texte; lutter contre les accrocs du temps.

Étrange sentiment que celui que tu ressens aujourd’hui. Il y a peu, tu étais prêt encore à jeter l’éponge, à l’enterrer une fois pour toutes, ce texte; à le garder pour toi seul comme on garde un souvenir, un visage, un éclat, un sourire. Il paraîtra en octobre. Sa publication te remplit de joie et de fierté, bien sûr, tandis que tu revois, revis ces moments de doute, les hésitations, les ratés, les reprises ayant rythmé ces six années. Toi et tes vieilles dames en avez vu et vécu des choses ensemble, votre relation n’a pas toujours été simple, elles t’en ont parfois fait voir de toutes les couleurs, comme on dit. Elles n’ont pas toujours été très tendres envers toi et tu n’as pas toujours osé te rebiffer, elles sont vieilles, ce que tu te disais, tu leur dois le respect. Tu te souviens de cette image qui un temps flottait dans ton esprit, cette idée selon laquelle la littérature serait une vieille dame; c’est ton rapport à l’écriture qui s’est joué là, dans ces lignes que tu creusais sous leur regard. Une tentative d’approche, un apprentissage, timide, réservé, craintif. On ne bouscule pas une vieille dame. On lui doit certains égards. En a-t-elle profité, parfois? Oui, sûrement, la garce. Mais progressivement, tardivement aussi, tu t’es rendu compte que les vieilles dames n’ont pas tous les droits. Et il aura bien fallu que tu lui dises. Tu crois que pendant un temps elle t’en a voulu. S’est montrée récalcitrante, a fait sa mauvaise tête. Il a fallu marchander, négocier, promettre, oublier. Recommencer. Et maintenant que tu t’efforces une dernière fois de tout recadrer, tu te dis qu’au fond elle aura eu le dernier mot — ce ne sont pas ces tentatives de dernière minute, ces ultimes bricolages, qui changeront grand-chose à l’histoire. C’est peut-être mieux ainsi.

Si les enjeux de ce texte — en tant que texte d’apprentissage, premier « premier roman » malgré l’usurpation d’un autre —, si ses partis pris esthétiques, son principe formel font de lui en la matière un texte exemplaire, tu demeures convaincu qu’on n’achève jamais un texte, que le geste qui l’attise à la surface de la page est un geste sans fin ni finalité, dans tous les sens de ces deux termes; le texte en ce sens est toujours en procès; c’est là qu’il existe, qu’il vit, dans ce mouvement qui le porte, ces battements intermittents, ces temps morts au creux desquels il puise sa force. Son achèvement n’est peut-être rien d’autre qu’une sorte de condamnation, de mise à mort; sa publication, une mise en bière.

Heureux et fier, tu l’es pourtant. Avec ce nœud dans la gorge. La sensation à peine voilée d’un raté. D’un échec. Oui. Il faudra échouer encore, échouer mieux bien sûr, et toujours — du moins le tenter. L’échec est là: dans cet impossible jugement au terme d’un procès sans fin. Reconnaître que la fin, l’achèvement, est impossible — car l’achèvement abîme le texte sur son projet dans un décalque qui l’annule; le ravale. Alors un jour on arrête, on renonce, on s’en remet à la décision d’un autre, à l’arrêté d’une instance éditoriale, à l’effeuillage du calendrier, à la pression du temps. On s’affaire, on prépare dès lors le livre qui accueillera l’œuvre. Mais l’œuvre n’y entre pas. Car l’œuvre est geste. Le livre est ce qu’il en reste.

 


 

2 juillet 2017.