Lorsque tu as commencé à écrire — tu as suffisamment attendu avant de te lancer pour savoir ne rien avoir à attendre de ce que tu écrirais: la fin n’était pas en soi la publication et les moyens d’y parvenir ne se justifiaient pas. Tu avais plusieurs pistes à suivre, plusieurs idées de texte te trottaient en tête depuis pas mal de temps; tu as choisi celle qui te paraissait la plus évidente pour commencer, c’est-à-dire celle qui te permettrait d’apprendre à écrire — du moins est-ce ainsi que tu la voyais, cette idée. (Tu as compris depuis qu’on n’en a jamais fini d’apprendre à écrire, que chaque texte, inventant ses propres règles, constitue une nouvelle forme d’apprentissage.) Lorsque tu as commencé à écrire, donc, tu t’es enfermé dans cette idée, as tenté de la développer, de l’explorer, de l’éprouver sous tous ses angles. Tu n’as fait que ça, ne t’es consacré qu’à ce texte, te l’es imposé, infligé presque; tu savais dès le départ, c’est ainsi que tu l’avais envisagée, que cette idée ne donnerait pas un « roman » en bonne et due forme, qu’il ne s’agissait pas de filer un monde, de le saturer de détails référentiels, de combler les lacunes, de tisser l’intrigue au plus serré, de nouer les nœuds et de cocher les cases. Cette idée, tu le découvrais, avait ses spécificités, cette tentative fictionnelle suivait sa logique propre qu’il te fallait épouser. Elle t’a accaparé pendant deux bonnes années durant lesquelles personne ou presque ne savait que tu écrivais; au fond, ça ne regardait que toi. Jusqu’au jour où il t’a paru que tu avais fini par faire le tour de l’idée, et que l’idée ainsi tournée avait donné naissance à un premier texte. Ta première fiction. Tu étais un peu désemparé. Fier, bien sûr, d’avoir mené ce projet à son terme, de n’avoir pas baissé les bras. Perplexe aussi. Incapable de l’évaluer ou de dire si le roman ainsi achevé une première fois était conforme à l’idée que tu en avais projetée.

On t’a récemment posé la question: par qui se faire relire? quand et pourquoi? qu’en attendre? Écrire, c’est récrire sans cesse et récrire, c’est se relire en permanence. Tu es donc, c’est une évidence pour ne pas dire un cliché, ton premier et deuxième lecteur. Qui tous deux toutefois en appellent un troisième; un tiers.

Faire relire son manuscrit n’est pas simple. Si tu n’avais dit à personne que tu écrivais, c’est aussi parce que l’écriture, quelque part, relève de l’intime. Te faire relire, c’est inviter quelqu’un à l’intérieur de ton crâne — on s’y sent serré à deux, on manque d’espace, on devient gauche, on perd ses repères habituels, on n’ose plus rien dire, on ne sait plus quoi penser, on se sent vulnérable — le texte et toi derrière n’êtes pas protégés encore par la couverture du livre et l’institution littéraire dont elle tient lieu et qui ainsi, bon gré mal gré, l’accueille. Il faut bien les choisir, ses relecteurs.

Tu te dis maintenant que c’est peut-être cette vulnérabilité que tu cherches lorsque tu décides de faire relire ton texte. Car seul face à lui, tu finis par ne plus le voir, par ne plus savoir comment le regarder ou par quel biais le prendre. Tu l’as tant lu et relu que sa lecture t’échappe; tu ne fais plus que le survoler. Il t’est familier — trop sans doute, c’est du moins l’impression que tu te fais. L’impression que tu le connais intimement; c’est ton texte après tout. Tu y as tes repères, tu en connais les grandes lignes. Tu sais ou crois savoir où elles te mènent. Une forme de confiance s’est installée, dont il faut percer l’enveloppe. Alors bien sûr au-delà des tapes amicales sur l’épaule, des encouragements et des félicitations, ce sont les perspectives neuves, l’affleurement des lignes diagonales, les parcours alternatifs, les découpes inédites dans le texte qui t’importent — tout ce qui fait de ton texte un texte qui ne t’appartient plus ou auquel, plutôt, tu n’appartiens pas encore. C’est la distance t’en séparant qui ainsi se fait jour. Il est posé devant toi, ce texte, t’appelle, il ne te reste plus que quelques pas à franchir pour le rejoindre.

La relecture, entremise d’un regard autre, t’apparaît comme un miroir déformant à la surface duquel, ce qui paraît, c’est précisément cette distance qu’il te reste à combler. À tenter de.

Il n’y a que dans cette distance, sous ces traits déformés, que le texte (paradoxalement) se présente à toi pour ce qu’il est, tel qu’il est. Contrairement à ce que tu pouvais imaginer, il ne t’est pas, ne t’est jamais trop familier. Cette familiarité est une illusion d’optique. Car il renferme encore, et toujours, des secrets, des zones d’ombre que tu n’as pas parcourues, des passages dérobés, des angles morts. La relecture a le pouvoir de te les faire percevoir. Ça t’est au fond assez égal que le texte ait plu ou pas — ton rapport à l’écriture (à la lecture aussi, maintenant que tu y penses) n’est pas de l’ordre de l’affect; ou pas comme ça, pas en ces termes. Ce n’est pas la question que tu poses — tu as aimé? Le piège est là. La relecture est en soi une étape indispensable, partie prenante du processus d’écriture, sans laquelle il t’est impossible de faire advenir le texte que tu cherches, car celui-ci ne t’est en partie révélé que depuis des angles te demeurant inaccessibles.

Il n’y a donc que par l’adoption d’un regard autre que le texte paradoxalement se fait tien, t’accepte, t’aborde. En pointant d’éventuelles erreurs, ce qui passe pour des défauts, des lourdeurs, des (in)suffisances, la relecture dégage et aiguise les contours du texte, polit son esthétique — et te permet de reconnaître ce qui relève d’un parti pris que le texte lui-même exige et qu’il te faudra dorénavant approfondir, de ce qui demeure de l’ordre de l’impensé, de l’effet secondaire, de l’empiètement, du dérivé. Le relecteur aura beau dire et argumenter, à travers lui, c’est la voix et la raison du texte, sa nécessité que tu cherches; parfois les deux se rejoignent, ton relecteur, le sachant ou pas, l’aura perçue, cette nécessité; parfois pas. Mais ce n’est pas ce que tu lui demandes, au fond; tu lui demandes juste de te relire — c’est à toi de la dégager, cette nécessité, qui une fois trouvée alignera tout le reste, et devrait te permettre de persister d’abord puis de signer enfin le texte.

 

 

10 décembre 2016.