Une remarque récurrente à propos de ta première tentative fictionnelle visait la « grande maîtrise » de ton texte. Tu te souviens de quelques-unes des lettres de refus essuyées par ton premier manuscrit avant qu’il ne trouve preneur; elles vantaient à leur façon, entre excuse et encouragement, la « maîtrise » de ton écriture — c’était bien sûr un joli compliment. Mais ce compliment aussitôt devenait un obstacle à la publication. Un éditeur t’écrivait, par exemple, pour tenter de motiver son refus, que ton texte « était très bien écrit, trop peut-être ». La limite était donc franchie, sans que tu saches à l’époque, tu l’ignores encore aujourd’hui, où la placer: à partir de quand un texte tombe-t-il dans l’excès? te demandais-tu alors. Ce compliment, qui tout en en étant un n’en était pas vraiment, t’a pas mal chiffonné; te chiffonne encore.

Lorsque tu t’es mis à écrire, tu t’es promis une chose: écrire de la façon la plus intuitive qui soit. Ne pas t’arrêter trop longtemps sur tes phrases, privilégier le mouvement, la vitesse, la spontanéité. Ne pas intellectualiser — comme ici, dans ces cases mobiles à l’intérieur du crâne — l’écriture au moment où tu t’y adonnes.  Cette idée alors que ton écriture puisse, de l’extérieur, paraître maîtrisée te surprenait; tu aurais parié le contraire.

Tu as persévéré. As creusé les mêmes sillons puis d’autres. Répété tes gestes.

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Récemment, tu as eu l’occasion de t’entretenir à nouveau sur ce sujet. Non, ce n’était pas vraiment le sujet. Il était question de Charøgnards, de ce que la lecture de ce texte avait pu inspirer à la personne avec qui tu échangeais. Et cette histoire de maîtrise t’est revenue, parce qu’au fond c’était quand même un peu de ça qu’il était question.

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Tu traînes derrière toi un lourd bagage théorique et tu avais entendu dire, et tu y croyais au fond, et tu y crois toujours, que la théorie ne peut pas être appliquée. Elle est — elle fait — elle crée. Elle est à sa façon déjà une forme de pratique, si on s’attache à cette vieille opposition. Et donc, il y avait, et il y a encore pour toi, deux temps distincts dans ton rapport à la littérature.

– Le temps de la « théorie » — celui auquel tu t’adonnes dans tes travaux universitaires, ton temps professionnel —, qui porte, de l’extérieur, sur un objet clos, fini, déterminé, dont tu cherches à retracer le processus, le tissage, le mouvement qui l’a fait ce qu’il est.

–  Le temps de la « pratique » — qui se trame à l’aube, tôt le matin, dans la pénombre et l’odeur du café chaud —, tâtonnement, tentative, étirement des lignes, élan, percée, détour, reprise. Processus, cours, indétermination, errance. De l’intérieur.

Ces deux temps, tenus à l’écart l’un de l’autre, tu ne voulais pas, ne veux toujours pas les faire converger, même si par eux, en eux, se tisse ta relation à l’objet littéraire, éclairé alors selon deux angles distincts, vécu dans deux phases autonomes. Et pour préserver cette distance, nécessaire, tu te disais donc qu’il te fallait incarner l’inverse de ce que jusque là tu avais toujours fait. Ne pas décortiquer, donc, ne pas analyser, ne pas sonder, ne pas palper. Mais avancer toujours.

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(Évidemment, la spontanéité a ses limites. Tu relis beaucoup, retouches beaucoup, ratures beaucoup. Mais retires peu. C’est un tort sûrement.)

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Ce n’est donc que très récemment, lors de cet échange il y a quelques semaines, que tu as compris que tu faisais fausse route, compris ce que « maîtrise » voulait dire vraiment. Cette maîtrise qu’on te signalait, tu n’en étais pas le sujet mais l’objet, plutôt. Ce n’est pas toi qui maîtrisais le texte, son langage, ses artifices que tu dominais de haut; c’est l’inverse, exactement, qui se passait, se passe encore — tu es empêtré dans la langue, guidé par ses balises, enfermé dans ses clichés. Tu crois dérouler les phrases, déplier la syntaxe, sans t’apercevoir que les plis que tu lui imprimes ne la chiffonne pas; ils t’attendaient. Si l’écriture est un face à face avec la langue, elle consiste alors à te défaire, à te déprendre de cette maîtrise dans laquelle, sans le savoir ni le voir, tu baignes.

Il te faut donc faire preuve d’une plus grande vigilance. On n’écrit pas — tu n’écris pas — de façon spontanée. On a toujours-déjà mis un pied dans la langue. Tu es un être de langage, ton monde est pétri dans les mots, taillé dans la langue. Tu respires par elle, vois par elle, touche par elle, pense par elle.

De sorte qu’elle est aussi ton pire ennemi.

Tu n’écriras vraiment que lorsque tu auras réussi à défaire la langue, à enrayer sa mécanique, à fausser son naturel; lorsqu’elle te sera devenue — oui, bien sûr — en quelque sorte étrangère. Lorsqu’en elle tu avanceras en terre inconnue, rase et dévastée — sans savoir jamais vraiment où poser les pieds.

Mais les poser quand même en en déjouant les pièges, en évitant les mines. Puis tracer, tenter des trajectoires. Des découpages, des assemblages, des bricolages.

 panne

21 mai 2016.