Loin de toi l’idée d’attiser les rancœurs (s’il y en a) ou d’ajouter un peu de paille sur le feu (si c’en est un). Le Nobel est allé à Dylan, soit. Et alors? Alors, ce n’est pas un écrivain. En gros, voilà le cœur du problème — si c’est un problème (pas sûr) et s’il a du cœur (à voir).

Tu n’en penses pas grand-chose pour ta part, si ce n’est que ce n’est qu’un prix littéraire, son soi-disant prestige n’en modifiant pas la nature. Or on sait depuis longtemps que la littérature — quelle qu’elle soit, d’où qu’elle vienne, où qu’elle se situe ou qu’elle aille — ne traque pas les honneurs. Les meilleurs Nobel se le sont souvent pris en pleine gueule (tu t’imagines) et pour eux la surprise de se voir ainsi propulsés dans la lumière était sans doute à la hauteur de celle qui s’est emparée de la presse ou des réseaux à l’annonce de la nouvelle. Depuis le temps qu’on attend, espoir ou fatalité, que le Nobel revienne à untel ou unetelle, on a bien dû finir par comprendre que la surprise était aussi sans doute son fonds de commerce. Tu dis ça, mais tu n’en sais fichtrement rien, comme tu ne connais absolument rien ni de l’histoire ni de l’actualité des prix littéraires en général ou en particulier, tu es d’ailleurs tout bonnement incapable de dire quels sont les prétendants au Goncourt, cette année. Mais tu t’égares. L’enjeu (s’il y en a un) n’est pas là (s’il est quelque part).

Donc, tu résumes: comme beaucoup, que Dylan se soit vu octroyer le Nobel, tu n’as rien à en dire. Tu connais trop peu sa musique et ses textes pour pouvoir avancer avec conviction que ce choix est bon ou mauvais (si, dans les circonstances, un tel choix peut être « bon » ou « mauvais »); l’œuvre de Dylan fait-elle littérature? Voilà une question à laquelle tu ne saurais donc répondre. En revanche, que la littérature puisse se trouver ailleurs que dans ce qu’il est convenu d’appeler la « littérature » (trop souvent identifiée au seul roman — ce qu’il en reste, s’il en reste), il n’y a là rien de surprenant. Ce choix, à tes yeux, a donc le mérite de faire bouger les lignes en posant une question fondamentale (s’il en est) qui n’est pas tant celle de savoir ce qu’est la littérature (relève-t-elle d’ailleurs d’un être quelconque, d’une identité à laquelle on puisse l’assigner ou l’astreindre? et qui, alors, pour la définir, l’assoir, la poser? entre quelles limites, lignes, frontières?) que celles qui consisteraient à tenter d’effleurer ce qui fait littérature autant que ce qu’elle fait. Tu l’as déjà dit — la littérature pour ce qui te concerne relève bien plus d’un faire que d’un dire ou d’un être. De ton point vue, donc, et pour le dire sans doute trop vite, la littérature fait advenir — choses, mondes, sensations — dans la langue, que celle-ci soit écrite, déclamée, chantée, récitée, hurlée, animée, mise à plat ou en relief, jetée à la mer ou envoyée dans l’espace. À ce titre, Dylan n’est sans doute ni plus ni moins légitime qu’un autre; le format « chanson » n’est pas en soi incompatible avec le fait et le faire littéraires.

Non. Le problème (si problème, etc.) est ailleurs. En réalité, le choix d’attribuer les honneurs (si, etc.) du Nobel à Dylan a sans doute aux yeux du monde ahuri ceci de surprenant qu’il se porte sur un homme que tout le monde connaît… Une star, en somme. Une vedette. Un mythe. Une icône. Une légende. Un génie. Qu’on le nomme comme on veut. Bref, en quatre mots: un homme de lumière. Or c’est peut-être précisément là que le bât blesse (etc.). Et là ce qui dérange. Vraiment. Et c’est peut-être en ça que Dylan ne serait pas ou ne ferait pas « écrivain », tant il ne correspond pas à l’image — aujourd’hui du moins — qu’on semble s’en faire (tu t’imagines); celle d’un être de l’ombre, œuvrant seul dans le noir, en silence, à l’abri du brouhaha mondain, retranché derrière son écran ou penché sur ses vieux cahiers, dans un bureau rempli de livres, des papiers épinglés au mur.

Et s’il était là, le problème? Au fond, ce n’est pas la littérature qu’on vise, qu’on abîme, qu’on dénigre (pour ceux qui verraient en Dylan nobelisé une sorte de vague scandale ou d’aimable plaisanterie); c’est l’écrivain — sa figure, son ombre, son fantôme, son fantasme —, celui dont la plupart du temps tout le monde se contrefiche éperdument, le laissant peinard dans sa paisible retraite au milieu de ses livres, ses manuscrits, ses brouillons, ses feuillets, ses lettres, que l’on vient de tuer.

Alors on crie au secours, on crie au feu, on crie au loup, en se disant que c’est pas juste, qu’on va le regretter, qu’on l’aimait bien, il était chiant parfois, on avait souvent du mal à le comprendre, ne voyait pas où il voulait en venir, ce qu’il tentait de dire, s’il disait quelque chose (il le niait), on finissait souvent par l’ignorer gentiment. Mais l’écrivain, lui, il savait déjà tout ça. Il savait ce que les autres ne voulaient pas savoir: qu’il était déjà mort. Et depuis un bail. Il en avait pris acte et s’en était retourné à ses affaires. Et sa mort, lui, il s’en foutait carrément. Mais carrément. Se disant que ça ne l’empêcherait pas d’écrire. D’imprimer, d’échafauder, de gueuler, de chanter, de déclamer, de se taire aussi s’il voulait (car l’écriture sait aussi se faire silence). Alors l’écrivain ou le poète, le littérateur, quel que soit le nom qu’on lui donne et l’étagère sur laquelle on aurait aimé le ranger, s’est terré dans un trou plus noir encore, niché dans des ombres plus épaisses, où ne l’atteindra aucune lumière — hormis une vague lueur parfois, peut-être, égarée dans la nuit. Et c’est de là depuis, depuis toujours, qu’il écrit. Et qu’il se marre.

 

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14 octobre 2016.