Il y a des lendemains impossibles.

Tu es assis — ne déroges pas à tes habitudes –, fixes ton écran, cherches les mots. Ils fuient aujourd’hui. Te résistent et se taisent. Dans ce silence qui gagne l’écran, un message pourtant. Peut-être pas; une intuition seulement.

Dire la violence du monde, dire l’obstination du réel, dire la peur, la haine, l’incompréhension, la mort, l’espoir, la vie, le partage, les couleurs, l’horizon scintillant, les rêves, l’amour, la musique, la faim, le rire d’un enfant, la douleur des peuples — dire tout ça ne sert à rien. La langue n’affecte rien de tout ça. Ce que tu veux ou cherches à dire, dans les failles et la nausée, c’est qu’au-delà des déclarations d’intention il y a toujours ce moment où le réel se dresse devant toi: tu ne cours pas droit vers lui, c’est lui qui te tombe sur le coin de la gueule au moment où tu t’y attends le moins.

Tu n’as pas les idées claires ce matin. Tu ne sais pas ce que tu dis.

Il y a peu tu as débuté une série intitulée « à quoi ça sert » — ce que tu as en ligne de mire, c’est la justification possible à toute pratique artistique contemporaine, ancrée de surcroît, c’est ton cas, du moins le penses-tu, dans un imaginaire qui, autant qu’il le peut, refuserait toute attache au réel (le sacro-saint réalisme — psychologique, social…). Pas question de généraliser. Tu ne souhaites parler qu’en ton nom pour tenter de saisir ce qu’au juste tu fais lorsque tu joues avec les mots. Car au fond, oui, tu ne fais rien d’autre — tu joues. Tu inventes des jeux formels. Bâtis une architecture langagière fragile, improbable, branlante, la regardes s’élever, vaciller, flancher, se casser la gueule. Et la plupart du temps ça te fait rire. Malgré sa noirceur apparente, Charøgnards te fait rire — parce que Charøgnards n’est rien d’autre à tes yeux que ce jeu fragile auquel un temps tu as joué de ce côté-ci de la langue et auquel, maintenant, de l’autre côté d’autres peut-être s’adonnent.

(Pendant ce temps-là, ça tire à la kalachnikov. Ça se fait sauter aux abords d’un stade. Mais ça viole aussi, ça torture les corps et les esprits, ça met le feu aux poudres, ça déplace les peuples, ça fait crever de faim et de honte, ça explose des avions, des voitures, des écoles, des temples, des musées, ça brûle des livres, déboulonne des statues, ça endoctrine, ça pollue la mer et le ciel et les crânes, ça entasse, ça parque, ça spécule, ça s’enrichit, ça endette, ça ment, ça fait vomir et ça fait tourner le monde.)

Et toi tu ne trouves rien de mieux à faire que jouer. Mais tu te rassures, tu essayes, en te disant que jouer, ce n’est pas passer du bon temps, ce n’est pas forcément facile — il n’y a qu’à regarder tes enfants lorsque tu joues avec eux: il y a les rires, oui, la joie des moments simples et du partage, l’excitation; mais il y a aussi les moues, les pleurs, les soupirs, le désespoir, la triche, les « j’joue pu » et les « c’est trop nul« … Et nous de leur dire que l’important est ailleurs, toujours, et sûrement pas dans la mécanique transitive du jeu — gagner ou perdre on s’en fiche; on joue, c’est ce qui compte — ce moment hors du temps où l’éventail des possibles s’ouvre devant nous. Où toute efficace est brisée.

Jouer; ouvrir — s’ouvrir. Aux aléas. À l’ivresse et au vertige. Décaler et faire glisser.

C’est peut-être un peu ça que tu tentes de formuler — cette extrême et naïve gratuité qui, si dans ces lendemains impossibles elle te paraît sauvagement déplacée, motive sans doute chacune de tes plongées dans la langue.

Certains y voient un lâcher-prise; un narcissisme coupable et irresponsable. Tu y vois l’ombre d’un salut. Car pour le dire vite — trop vite –, la langue est le seul objet sur lequel l’écrivain a prise. Et la langue est politique, quoi qu’on en dise.

Alors tu continueras de creuser la langue. À ta façon sans doute, naïve, oui; vaine aussi, oui — même mot dans le désordre. Tu continueras de revendiquer cette gratuité du geste d’écrire. Car tu n’écris pas le monde.

Le monde s’écrit tout seul.

Le monde s’écrit sans toi.

Et le monde, c’est la langue assujettie à du discours.

Et c’est là — du moins tu ne vois que là, toi, mais ta vision est trouble sous les larmes — que l’écrivain peut sans doute agir: en déverrouillant les discours, à commencer par le sien, en minant les sens, en faisant jouer la langue, la rouvrant sur son arbitraire et ses possibles, son artifice. En la soustrayant à toute rhétorique utilitaire, forcément dangereuse, forcément spécieuse, férocement nauséabonde.

14 novembre 2015.