Souvent, ça se bouscule à l’intérieur du crâne – ça s’agite dans tous les sens, ça fourmille, ça cogne et s’entrechoque.

Tu te remets à écrire mais comme à chaque fois, si tu te poses la question, tu fais face à une ignorance et une naïveté féroces. Quel est l’objet de ce nouveau texte? Quel en est le sujet? De quoi, à qui, parle-t-il? Autant de questions – il y en a d’autres – auxquelles, quand tu te les poses, tu es bien incapable de répondre. Tu en as déjà fait l’expérience: tenter de décrire un livre en cours est pour toi mission impossible. Tu te mets à bredouiller, cherches tes mots, te dis que non, en fait, il faut réexpliquer, recommencer, tu tournes en rond et sens ainsi le livre se vautrer dans des évidences, ses évidences, puis sombrer dans un inintérêt poussif. Tu mesures alors, impuissant, l’écart qui se creuse entre le texte et la pensée du texte – le texte en train de s’écrire, dans sa native gestuelle, et le texte (ina)perçu dans sa mise à distance, sa réflexion – sa réfraction.

Ce qui t’amène à penser, oui, que ta pensée est au bout des doigts. Tu penses par l’écriture; ou comment l’écriture est à elle seule sa propre pensée. Le reste n’est que discours. Annexe et trompeur. En quelque sorte.

Car tu sens bien que, pour ta part, toute pensée (de l’écriture notamment, mais pas seulement) t’est interdite en dehors de ce travail de mise en forme en quoi consiste l’écriture. Raison pour laquelle, sans doute, tu ne prends pas de notes, tu n’échafaudes aucun plan. L’idée première d’un texte, sa réserve, sa matrice, tu les explores à même la langue, tu les cherches du bout des doigts, les palpes, les joues sur ton clavier.

Pas de pensée en d’autres termes qui ne soit en ce qui te concerne déjà acte physique; parce que la langue avec et dans laquelle tu penses, dans sa matière, dans sa poix, est physique déjà. Elle te grave des sillons dans le cortex, te raye l’intérieur du crâne. Tu en as de plus en plus la conviction: ta pensée est tactile, tu la promènes du bout des doigts sur quelques touches et la vois défiler là à l’écran devant toi, se rétracter, fuir, te faire de l’œil, s’arrêter net, rétive, attentiste — tu la caresses, désespères, reprends, frappes, martèles, incises, insistes.

À quoi tu penses? Ce que tu penses? Tu l’ignores – ne saurais le dire. Mais tu peux toujours tenter de l’écrire.

Et donc ce texte est un fragment de pensée, une part physique de toi, taillée du bout des doigts, sculptée, façonnée dans la langue – un bout de cervelle en sorte patiemment modelé, promené, roulé de touche en touche. Une fiction.

Toute pensée, médiée par l’écrit, est en ce sens écervelée.

22 septembre 2015.