Le roman, donc, comme une sorte de ready-made. Inévitablement raté, car manqué (comme on manque un rendez-vous qui n’a jamais été pris); car lu déjà (read-y) intégralement sur le bord d’une route ou au milieu d’une forêt, dans l’instant même où il t’arrive et, t’arrivant, se perd.

Au moment où tu l’achèves, c’est-à-dire au moment où tu penses l’avoir retrouvé dans l’épaisseur de la langue où tu as séjourné de longs mois, tu sais que ce roman n’est en réalité qu’un vague écho, l’écho d’un appel lancé à l’intérieur du crâne, renvoyé par d’invisibles parois. Celles qu’y érige la langue déjà, celles auxquelles, la traversant, tu te cognes.

Bref, cette idée que le roman, celui qui enfin se donne à lire, n’arrive toujours que dans un après-coup sans avant. Et si tu souhaites demeurer fidèle à l’idée initiale dans laquelle est contenu le roman — non pas « en germe », non, car le roman ne « grandit » pas, ne se développe pas à partir de cette idée: l’idée, l’instantest le roman, intégral, replié sur lui-même peut-être, qu’il convient dès lors de déplier patiemment pour lui donner forme, sa forme —, il te faut en quelque sorte faire œuvre de copiste (ah, Bartleby…): le roman en ce sens ne serait jamais rien d’autre qu’une copie privée d’original. Son propre écho, son fantôme, un après coup jamais donné; sa doublure, ne doublant rien.

D’où aussi l’extrême difficulté en ce qui te concerne à porter un quelconque jugement sur ce que tu fais. Tu te souviens d’une discussion avec un écrivain américain à qui tu confiais, penaud, bredouillant, presque gêné de l’admettre, que, oui, tu tentais bien d’écrire, toi aussi — dans le noir d’une fausse ambition, une prétention sans bornes agitant son spectre au-dessus de ta tête. Et ses mots d’encouragement: ne pas accepter l’entre-deux — viser la grandeur pour sombrer s’il le faut dans la platitude; le texte doit être génial ou ridicule, toute position intermédiaire est à proscrire. Mais comment le savoir? comment le reconnaître? L’étalon auquel mesurer la réussite  ou la valeur du roman, donné dans l’instant qui l’appelle, disparaît aussitôt.

Alors tu récris. Tu récris sans cesse. Le roman — peut-être est-ce de là que vient l’idée à l’origine de ta première tentative fictionnelle — serait une sorte de ritournelle; il esquisse un air familier, qui toujours te dit, te redit quelque chose, sans que jamais tu l’aies entendu, sans jamais qu’il y ait rien à dire. Il te revient toujours, remonté des profondeurs de la langue. Une vague mélodie aux notes fantômes, des harmoniques en suspens dans l’air. Que tu es pourtant incapable de fredonner.

microwave

27 janvier 2016.