Tu achèves la relecture de ce qui pourrait devenir ton troisième roman, dont la première ébauche a été finalisée il y a deux mois maintenant. Tu écris sur ordinateur directement, ne prends pas de notes préalables, n’utilises aucun carnet, ne rédiges aucun brouillon, ne dessines aucun plan; tout se passe directement à l’écran devant toi, à même la page virtuelle qui s’y découpe, dans ses marges aussi que tu annotes et où, parfois, tu reportes tes questions, quelques idées, tes doutes ou les pistes à suivre. Pour la relecture — afin de te permettre de voir le texte différemment —, tu procèdes à l’impression de ses pages dont tu parcours les lignes un crayon à la main. Tu as déjà vu à plusieurs reprises des tapuscrits ainsi annotés de la main de leur auteur qui recourt à des couleurs différentes, qui annote abondamment le texte, le rature, le corrige, de sorte qu’il paraît impossible à quiconque hormis l’auteur de s’y retrouver dans cet impasto d’écritures. Tu espérais secrètement en faire de même — élaborer au gré des pages une succession de tableaux que toi seul serais en mesure de déchiffrer, composés de couleurs, de diagrammes et de flèches, d’astérisques et de traits; autant de signes qu’un travail véritable ait été opéré, une lecture active, agissante, dont la trace matérielle ne laisserait pas le texte intact — le ferait évoluer, le métamorphoserait sous tes yeux.

Raté.

Tes pages étalées devant toi, relues attentivement, ont à peine été effleurées par le stylo. Il y a bien ici ou là une rature, un mot souligné, des commentaires portés à la main dans les marges, des questions, des suggestions. Mais rien de comparable aux brouillons multicolores que tu as pu observer chez d’autres. Pourtant, le texte est loin d’être parfait, tu sais qu’il te faut le reprendre, le récrire à certains endroits, resserrer des plans, tisser, tramer, taire, tourner des phrases différemment. Mais ce travail, dont l’étendue te demeure imprécise, ne t’apparaît que comme l’ombre portée, épaisseur zéro, de vagues impressions, de sentiments diffus à la relecture sur lesquels les mots glissent, fuient, se taisent. De sorte que, comme pour les deux textes ayant précédé celui-ci, tu demeures incapable d’articuler une quelconque pensée, d’émettre quelque jugement critique, de mesurer la valeur esthétique de ta propre écriture. Et toujours cette difficulté à retrancher quoi que ce soit, à réorganiser ou refondre le texte, à dire et situer ce qui ne va pas — à t’en détacher.

Ce qui ne veut pas dire, encore une fois, que ce que tu as relu est bon. Tu ignores, en l’occurrence, ce que « bon » veut dire dans de telles circonstances. Tu constates juste que cette incapacité à trancher, à prendre — est-ce de la hauteur? du recul?, qu’on nomme ça comme on veut, en dit autant sur ton rapport à l’écriture que sur la façon dont tu lis. Dans un cas comme dans l’autre, de ce côté-ci ou là du texte, le rapport qui s’instaure n’est pas de l’ordre d’un affect; ce qui par conséquent rend difficile l’idée même et la possibilité d’un jugement; d’un avis, d’une critique — et des décisions qui s’ensuivent. Le problème est là, si c’en est un: tu ne parviens pas à décider après coup. Et c’en est un, puisqu’il te faut gagner l’assurance que ce que tu commets en vaille la peine, soit le fruit d’un acte réfléchi autant que maîtrisé. Ne t’en déplaise, que tu le veuilles ou non, c’est toi l’auteur et c’est donc à toi de répondre de ton œuvre.

Pourtant tu te dis — tu essaies de te rassurer — que pour que tu puisses juger, il te faudrait des critères fiables, stables, sûrs; des balises, des bornes, des échelons, des types, des modèles. Il te faudrait pouvoir évaluer le texte à l’aune de ce qu’il doit être — de ce que tu en as projeté, de ce qui l’attire, de ce à quoi il doit se conformer, son modèle, son patron, l’idée en germe qui l’a fait naître. Or — tout ceci est extrêmement compliqué et t’échappe en partie —, il te semble que ce soit précisément cet impératif qui d’emblée fait défaut. Ou peut-être ne fait-il pas défaut; peut-être est-il là, quelque part, dissimulé à l’intérieur du crâne, fuyant, insaisissable. Peut-être est-il exclusivement dans le mouvement qui en anime la recherche — quête plutôt que graal.

Alors peut-être te faut-il t’en convaincre; il n’y a pas d’après en matière d’écriture. Indépendamment de la « valeur » intrinsèque de ton travail, qu’il ne t’appartient pas de juger — tu en es tout bonnement incapable —, ton incapacité autant que ta réticence à retoucher au texte en dehors de l’acte ou du geste d’écriture témoignent d’une chose: tu écris au présent, dans l’instant. Le roman que tu traques est tout entier taillé, découpé dans cet instant. Écrire, en ce qui te concerne, est un acte borné; c’est-à-dire qu’il a lieu dans un cadre, si étroit soit-il, à l’intérieur duquel tu as toute liberté; mais en sortir, suspendre le geste à la prise d’une décision, à l’arrêt et au tranchant d’un jugement, t’est impossible. Non, pas impossible en soi — puisque tu le fais, tu relis sans cesse —, mais le faisant, tu ne peux que constater l’écart que tu as creusé, l’abîme que tu as franchi, au-delà duquel, dans cet après-coup trompeur, le texte t’est plus ou moins méconnaissable — ni bon ni mauvais, simplement il est; c’est-à-dire qu’il existe, est doté de caractéristiques propres qui le font ce qu’il est. Arrêté, figé, en suspens.

Relire jusqu’à ce que le texte s’anime, devienne instant, traversé par l’urgence et le fourmillement. Relire; ce serait peut-être parvenir à trouver cet équilibre fragile entre toutes les composantes du texte qui en préserverait le mouvement intérieur — son élan de page en page, son mobile. De sorte que le roman sera achevé, s’il l’est jamais, dès lors que tu auras réussi à faire passer le texte de l’être auquel il aspire à celui du faire sans lequel il n’est pas, pas encore.

 

Quelque chose comme ça.

 

 

 

23 décembre 2016.