Au commencement il y a une « idée » — appelle-la comme ça.

L’idée, c’est peut-être une image, une rencontre, un souvenir, une voix à la radio, un mot peut-être ou deux, une association, l’esquisse d’une phrase, son squelette, une couleur, un soupçon subtilisé parfois dans le texte d’une autre. Quelque chose. Pas forcément de très bien défini, du reste. Une idée, donc. Ou un instant. Oui. Plutôt. Tu préfères.

Et dans cet instant, un roman.

Il est là, tout entier niché dans cet instant.

Pour autant, l’idée initiale — vague, fixe, folle — qui le fait naître n’a rien d’un programme. Dans cet instant, nulle programmatique, en effet. L’instant, l’idée ne programment rien. Car le roman est achevé déjà au moment où tu le contemples.

Au commencement était donc la fin. Car dans l’instant où tout commence, il est déjà trop tard — le roman qui se donne dans cet instant, fugace et fragile, se donne dans sa complétude, dans sa finitude. Tu le vois, l’imagines fini, complet — écrit. Dans cet instant il y a tout, et dans ce tout, l’impression qu’avant même de l’avoir écrit, tu l’as lu d’avance, ce roman. Ce qu’il raconte, les détails d’une intrigue, ses inflexions, ses contours, sa destination, tout ça toutefois tu l’ignores et au fond, lorsque l’idée se manifeste à toi, ça t’intéresse assez peu. Ce que tu sais, en revanche, c’est que pour qu’il y ait un roman ou, du moins, un texte qui puisse venir se loger dans cet instant, dans cette idée — car bien sûr il y a des idées fausses, des instants creux et perdus —, il te faut une forme. Et la forme, avec l’idée, c’est la première chose qui t’arrive. Car l’idée d’emblée appelle une forme dont elle est indissociable et c’est cette forme, même fluctuante et soumise à pression, qui emporte l’idée, fait d’elle un texte. Un roman.

De là sans doute cet échec que disent vivre certains écrivains, qui constatent bon gré mal gré que le roman qu’ils projettent s’est déjà donné et, en l’occurrence, se passe volontiers du processus d’écriture. Enfin, tu dis ça mais tu n’en sais rien. Ce que tu dis là, ce que tu cherches à penser sans que ce soit d’ailleurs clairement articulé à l’intérieur du crâne, c’est un peu la façon dont tu (re)vois, dont tu (re)vis les choses, notamment lorsque, comme maintenant, tu te penches sur ces aubes soyeuses où tu laisses volontiers courir et trébucher tes doigts sur le clavier.

Cette idée que Charøgnards, par exemple, dont tu ne savais strictement rien au moment où l’idée t’est venue, était en quelque sorte écrit avant que tu ne l’écrives.

Cette idée que chaque roman — tu en projettes (façon de parler) plusieurs — puisse être là, déjà, dans cet instant qui le voit naître, dans cet instant où tu le trouves et où, peut-être, il meurt aussi, dans le même temps, dans le même geste informulé, inentamé. Là. Quelque part. Terminé comme il doit l’être. En parfaite adéquation avec lui-même. Ainsi, il y a déjà le roman de la dame au cimetière, il y a déjà celui aux chapitres, celui au protocole, celui à l’envers, celui qui rampe — et peut-être déjà d’autres encore. Écrits tous. Intégralement. Lovés dans leur forme. À l’intérieur du crâne.

Ne te reste donc plus qu’à les récrire; qu’à les recopier. Chaque roman est en quelque sorte un texte trouvé, te dis-tu. Ou retrouvé, en l’occurrence. Après la latence de l’écriture. Et dans cette distance, lors de ces retrouvailles, tu vois bien que le roman n’est plus tout à fait le même, plus tout à fait lui-même. Les retrouvailles n’éliminent pas le soupçon.

D’où aussi, sans doute, de proche en loin, cette question qui te tourne à l’intérieur du crâne ces jours-ci sur le rapport qu’entretient le roman avec l’histoire, avec le récit. Tu as beau dire et prétendre le contraire: évidemment que le roman est affaire de narration. Il y a bien, à quelque niveau que ce soit, une histoire qui quelque part se noue — même si cette histoire se dissimule encore derrière l’idée, même si c’est dans les blancs du texte, en pointillés, qu’elle va se raconter et se défaire. Or, en matière d’écriture, passé l’instant originel, tu te vois confronté à un double impératif: d’un côté, donc, l’histoire, le récit, la narration, qui traversent le temps, le scandent, l’articulent, lui donnent corps, forme, épaisseur. De l’autre, cette conviction — peut-être pas une conviction, d’ailleurs: une impression? — que le roman se fige dans l’instant; qu’il est une sorte d’instantané et qu’à cet égard il déjoue d’emblée le temps et lutte avec son double temporel. Que, peut-être, l’essence même de l’écriture, si tu te permets, serait en ce qui te concerne à chercher dans les temps morts ou ces instants figés dans la mémoire. Comme si le travail d’écriture consistait à creuser l’instant plutôt qu’à le développer ou l’enchaîner à d’autres; à le dilater, plutôt, l’aménager comme on aménage un intérieur.

D’où l’extrême difficulté que tu peux ressentir à parler du roman, qu’il soit en cours d’écriture — cette tentative de repousser les frontières de l’instant, de réverbérer l’instantané, de déplier l’idée en la casant dans la forme qu’elle a suscitée — ou qu’il soit écrit pour de bon, voire publié dans le meilleur (?) des cas; quel qu’en soit le stade d’écriture, tu ne peux pas ne pas comparer le roman tel qu’il est à celui que tu as trouvé au milieu d’une route de campagne, aux abords d’un cimetière, dans le lit fangeux d’une forêt ou dans les allées d’un centre de vacances. Pour te rendre compte, toujours, que le roman que tu (r)écris ne correspond jamais, jamais ne correspondra à, ou avec l’idée à laquelle, si quelque part pourtant elle le résume, lui ne se résume pas.

Tu sens bien à la relecture de ces lignes qu’y flottent des relents de platonisme. À moins que celui-ci ne t’habite à ton corps défendant, il n’y a toutefois rien, dans tout ça, qui relèverait d’une quelconque attitude ou pensée platonicienne. Ce que tu cherches à dire simplement: l’idée du roman, au sens de l’idée qui le fait naître, n’a rien d’un idéal que tu poursuivrais. C’est peut-être la raison pour laquelle, d’ailleurs, tu la rabats violemment sur l’instant; c’est-à-dire sur le temps, sa ligne brisée, ses aléas, ses remous. C’est peut-être là, d’ailleurs, que tu le perds, le roman, à l’instant même où il t’arrive, et la raison pour laquelle il te faut sans cesse repartir à sa recherche.

Et cette recherche, le temps qu’elle durera, a lieu dans la langue, que tu traverses, que tu parcours de long en large. Tu plonges dans ses bas-fonds, lèves parfois les yeux, bien sûr, l’idée initiale en ligne de mire qui, joueuse, te résiste, se cache derrière les mots, se déguise, se transforme, t’emmène, toi et ton roman, ailleurs, plus loin, te fait prendre un détour avant de te faire retourner sur tes pas.

Alors ce n’est sans doute pas, jamais, le roman imaginé au départ que tu retrouves lorsque tu ressors au grand jour; mais tu en as peut-être trouvé un. Dont la réussite, si elle ne t’appartient pas, réside sans doute dans l’écart, non-mesurable, le séparant du roman qui n’aura cessé de l’appeler.

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19 janvier 2016.