Tu n’es pas repassé par ici depuis ton dernier cri — si ce n’est pour dresser à la va-vite un maigre rempart.

Entre-temps, tout le monde, toi inclus, y est allé de sa prise de parole indignée sur les réseaux ou dans les journaux, qui pour diagnostiquer, qui pour remédier, qui pour invectiver, qui pour pester contre les premiers, qui contre les autres, qui pour dire encore dans une boucle affolée autant qu’affolante qu’il ne fallait rien dire, ne pas céder à la prise de parole indignée, ni sur les réseaux ni dans les journaux, pour ne pas risquer d’étouffer la pudeur et le respect, etc. Puis dans un élan de lucidité retrouvée — mais retrouvera-t-on jamais la lucidité, et sous quelle forme? — d’autres encore se sont mis à pointer le paradoxe beckettien face à toute forme d’innommable: on ne peut pas ne rien dire or on ne peut rien dire, et il faut dire, alors on va dire…

… non —

— si…

… no —

— on…

 (ad. lib.)

En écrivant ces lignes bien sûr tu n’échappes pas à la règle — tu es toi aussi happé par cette mécanique langagière qui vise, sinon à émettre un avis ou une opinion, du moins à tenter de mettre des mots sur ce qui échappe à la saisie immédiate; il faut continuer, enjamber la cassure, sauter par dessus la faille séparant un avant de son après, tout en reconnaissant l’inéluctable faillite qui s’y engouffre.

Les événements du 13 novembre, probablement comme tout désastre de ce type qui ébranle le cours normal de vies bien réglées soudain sorties de leur torpeur par l’horreur d’une violence sans nom, ont ainsi eu pour effet — entre mille autres — de déclencher une vague de paroles.

Après la stupeur, les silences hébétés, les pauvres balbutiements, les cris inarticulés, le retour à un état aussi normal que possible dans les circonstances se devait sans doute de passer par un retour à la parole — et donc au discours et au débat, car là sans doute se niche l’une des différences avec toute forme de « barbarie ». La terreur, c’est peut-être précisément ce qui refuse et d’avance récuse toute possibilité de réponse adéquate, voire de réponse tout court. Ne pas céder à la terreur, en ce sens, revenait alors à réengager un semblant de conversation, à bricoler des réponses à une question atrocement formulée.

Ce que sans doute on pressent dans ces instants, sans vraiment se l’avouer, sans peut-être s’en rendre compte, sans en prendre sans doute la pleine mesure non plus, c’est qu’à sa façon le langage est une machine de guerre.

Alors, réaffirmer de plus belle que le combat à mener — à ta maigre mesure — se joue dans la langue contre la langue — mot à mot qu’on agence en rangs ordonnés, factions rhétoriques, escadrons signifiants. C’est ce martèlement du sens — d’un sens clos et figé, sûr de soi, univoque — que la littérature, si elle peut quelque chose, peut miner.

Le retour du texte sur lui-même, le repli de la littérature sur ses formes, son retrait dans sa gestuelle, loin d’un quelconque narcissisme, constitueraient ainsi pour toi la plus grande ouverture. Tu persistes alors à croire qu’il n’y aurait pas plus politique qu’un texte affichant sa gratuité, ne jouant pas le jeu des discours et des résolutions, s’abîmant dans son faire davantage que dans un dire — si hésitant soit-il.

Soit-il.

27 novembre 2015.