Hier soir, les nuages se sont posés sur l’horizon; ils formaient une chaîne sombre et gigantesque qui traçait sur une toile en trompe-l’œil un relief accidenté. C’était beau, c’était étrange, c’était poétique à sa façon; la longue plaine qui s’étend depuis la fenêtre de la chambre, du champ voisin jusqu’à la nationale au loin, soudain stoppée net par cette masse opaque. Tu as appelé les enfants pour qu’ils viennent voir. Tu as dû porter A., qui ne parvenait pas à se hausser suffisamment pour saisir la vue. Puis comme toi, ils se sont extasiés devant ce paysage surréaliste. A. n’y a d’ailleurs pas vraiment cru, tu ne sais plus ce qu’elle a dit, ça t’échappe, mais elle y voyait autre chose. Tu t’es cru, toi, un temps au pied de montagnes imaginaires. Vous auriez pu les baptiser, les gravir en songe, déposer des santons dans leurs creux.

Ce n’est qu’aujourd’hui que tu y as repensé. Elles te sont revenues en tête, charriant derrière elles tout le contexte politique. Peut-être est-ce ça qu’on envisage ou visualise, t’es-tu dit, lorsqu’on parle d’un « horizon bouché ». Hier, la vision était poétique; aujourd’hui, elle est politique. Alors tu t’es demandé pourquoi, qu’est-ce qui fondamentalement faisait basculer la vision, la renversait, l’annulait presque dans son contraire — le possible et l’impasse, l’invention et le morbide. Tu sais qu’il y a un fil, il est long, il est solide, transparent et ténu, qui relie le poétique au politique.

Écrire est un acte de résistance. Qu’on le veuille ou non. Qu’on le pense ainsi ou non. On le perd de vue, parfois. Car l’écriture est trop souvent rattrapée; ravalée par de voraces mécanismes, broyée par les machines signifiantes — ces appareils qui arasent les différences, qui s’approprient, qui identifient, rangent dans des cases, comprennent. Ce n’est pas facile de leur échapper. Ce n’est pas facile de se soustraire aux logiques de la maîtrise. Ce n’est pas facile d’admettre la perte. D’accepter l’étrange et l’étranger.

Pourtant — peut-être le ressens-tu davantage parce que tu lis principalement en langue étrangère —, la littérature ne propose rien d’autre: faire l’expérience de l’étranger; de ce que tu ne maîtrises pas; de ce qui te dessaisit. Dissout tes frontières. T’ouvre sur l’autre. Te désarme. Perce tes horizons.

 

26 avril 2017.