(…) « Personne n’aime les fantômes, » disais-tu.

Tu hésites.

Ce que tu voulais dire — que le roman à tes yeux ne se résume pas à l’histoire qu’il aurait pour fonction de raconter, mise à l’abri de ses pages comme un trésor tant convoité, et il n’en est pas « meilleur » si 1/ il renferme bien une histoire (sait-on jamais) et 2/ si celle-ci paraît bien ficelée. Tu n’es d’ailleurs pas sûr que ce soit là, aujourd’hui, sa fonction première, au roman — si tant est qu’il en ait une. Car, disais-tu, tu as déjà l’impression que le monde regorge d’histoires: il n’y a qu’à être témoin des coups d’œil que s’échangent la caissière et le vigile au supermarché, voir se jeter ce couple d’adolescents tout sourire dans la gueule béante du métro qui les avale, écouter parler les parents devant la grille de l’école, croiser le regard embué par les rêves du gamin à l’arrêt de bus simili cuir sur le dos, ou constater la métamorphose de ce type et la détermination revancharde avec laquelle il nage, palmes aux pieds, tous les lundis après-midi — ces moments anodins nourrissent toute une machinerie narrative qui déjà se met en branle, imagine les causes, entrevoit les conséquences. Et ces histoires nouées ailleurs se passent volontiers du roman; peut-être (sûrement) à cent lieues de la réalité, elles n’en sont pas moins dans le monde, elles sont le monde et le roman, « bon » ou « mauvais », ne les fait pas plus exister qu’elles n’existent déjà. Crois-tu. Tout juste peut-il leur donner forme; à partir de là, tous les jeux sont permis.

Bien sûr que c’est l’éternel problème — le-fond-la-forme. Ne sois pas dupe.

Pourtant, dehors, on persiste: « Un bon roman, c’est avant tout une histoire. »

À vrai dire, tu ignores quels sont les critères permettant de décréter que tel roman est « bon », que tel autre est « mauvais ». Ce n’est pas en ces termes que tu approches le roman, ni du côté de la lecture, ni de celui de l’écriture. Il y a pour toi des romans qui osent, qui cherchent, qui tentent, qui déplacent, qui bougent, qui tâtonnent, qui broient, qui jouent… D’autres qui recyclent, qui rejouent, qui déroulent, qui contentent, qui acquiescent, qui perpétuent, qui prolongent… Tu n’y vois a priori aucune hiérarchisation, d’ailleurs, autant le dire; tu n’émets aucun jugement. Sans doute y a-t-il dans les deux cas des « bons » et des « mauvais » romans. Les règles qui sont les leurs sont juste différentes (l’un tente d’inventer les siennes, l’autre joue selon les règles qu’il connaît). Et les fins esthétiques qu’ils servent aussi diffèrent. Privilégier l’histoire, c’est toutefois réduire l’éventail; c’est faire de la narration le seul et unique but de l’écriture alors que le récit est partout ailleurs, s’invite dans d’autres formes, d’autres genres, d’autres médias. S’il a longtemps pu régner sur l’art narratif en tyran, ça fait un bail maintenant qu’à ce petit jeu le roman s’est fait déplumer. Non?

Et donc, dans cette affaire, tu aurais tendance à penser qu’on écrit comme on lit. Et il se trouve que lorsque tu lis, toi, « bons » ou « mauvais » romans, ta force de rétention narrative demeure très faible. Si tu gardes de tes lectures des sensations encore vivaces bien des mois plus tard, quelques semaines suffisent parfois à te faire oublier l’inoubliable — le fin mot de l’histoire, ce qu’il est advenu du personnage (comment s’appelait-il déjà?), comment son histoire s’est terminée (c’était quoi, son problème, au fait?)… C’est que tu les aimes, toi, les fantômes. Ceux qui passent à travers les murs, te glissent entre les doigts, ne se laissent prendre ni figer sur aucun cliché. Juste une sensation — qui t’effleure, te touche, t’électrise.

Charøgnards est né d’une idée formelle. Si on te demandait d’en résumer l’intrigue, il t’en faudrait faire, des efforts, pour aligner deux-trois phrases susceptibles de te convaincre qu’il y en a une. Tant que tu n’as pas l’ombre ou l’esquisse d’une forme, tu n’as pas d’histoire; tu n’as pas de roman (qui pour toi, maintenant que tu y penses, n’entreprend peut-être jamais rien d’autre que le récit de la forme qu’il empreint). Et c’est pourquoi sans doute tu as l’impression de tourner encore autour d’un récit absent ou abstrait plutôt, comme flouté en arrière-plan, qui pourrait donner corps à cette dame dont les agissements au cimetière t’occupent ces jours-ci.

Mais son fantôme, délesté de toute chair, résiste — te fait tourner bourrique.

frogs

14 janvier 2016.