Lu quelque part: « un bon roman, c’est d’abord une histoire ».

Mine de rien, la sentence est lourde derrière laquelle s’affiche la tenace équation « roman = récit », pourtant largement démentie à de multiples reprises. Un roman qui d’une façon ou d’une autre tenterait de tenir le récit en échec serait alors soit mauvais, soit autre chose qu’un roman. Bien sûr, on pourrait risquer de savants distinguos entre « histoire », « récit », « narration »; on pourrait aussi prétendre que « roman » n’est qu’une étiquette commerciale visant à faciliter le rangement des livres sur les rayonnages des bibliothèques, voire affirmer encore que de toute façon le roman est mort… Mais ça ne change pas grand-chose à l’affaire, car au fond les présupposés (et les attentes qu’ils nourrissent) restent les mêmes: littérature = prose = fiction = histoire = intrigue = rebondissements = suspense = personnages = psychologie = décor = vraisemblance = réalisme = transparence = dénouement = bon roman.

Car mettre ainsi l’histoire au premier plan, quelle que soit par ailleurs la façon dont on la définit, c’est reléguer la matière dans laquelle elle est taillée dans un arrière-plan invisible. Faire passer un tableau pour une photographie pour du réel — brut, là, sous des yeux ébahis. D’où le passage obligé de la page à l’écran: les bons romans font les bons films.

Alors oui, pourquoi pas. Peut-être est-ce là l’idéal vers lequel tendent certains. Dire le monde. Toucher le réel. Le rendre immédiat — gommer toute trace d’une quelconque médiatisation. Tout ou presque ne serait qu’affaire de transpositions. Transposer (dégrossir) le réel dans une histoire. Transposer (traduire) l’histoire sur la page. Transposer (transplanter) la page dans la grande histoire du monde. Le roman, le bon roman, celui à histoire, selon cette logique, serait une note explicative en bas de page de la grande geste du monde — que seul, avec une poignée d’autres, le bon romancier est à même de lire, de traduire, d’expliquer, d’écrire.

Le monde regorge d’histoires. Partout où tu regardes tu vois des histoires. En puissance, en souffrance. Elles sont là, elles te tendent leurs fils blancs. Tu détournes les yeux, y renonces.

Car tu as beau la chercher, toi, l’histoire dans ou de ce que tu écris, souvent tu ne la trouves pas, parfois même tu la négliges: le projet qui t’occupe ces jours-ci, la petite ritournelle qui te trotte dans le crâne depuis qu’il y a longtemps, maintenant, sans jamais oser jusqu’à il y a peu, tu es tombé nez à nez avec cette vieille dame follement accoutrée aux abords d’un cimetière, est peut-être une tentative de reposer cette question. Te dis-tu. La place de l’histoire dans le roman, du récit, de l’intrigue et de tout ce qui les sous-tend. Dès le début, dès les premières notes entendues puis posées fugitivement à l’écran, cette ritournelle était d’emblée dépourvue d’histoire. De sorte que tes premiers pas dans l’écriture se passaient de ce qui, pour certains, en constituait pourtant la moelle.

Tu l’as reprise, depuis, cette ritournelle. Tu la reprends encore, en changes des notes, en modifies l’air, fais varier le tempo, cherches de nouveaux arrangements, la transposes sur d’autres tonalités. Et toujours, l’histoire t’échappe. Celle qui, sereine et sûre, fiable et vendeuse, se laisserait énoncer en vertu d’une linéarité triomphante, début-milieu-fin. À la place, tu joues avec des bribes d’histoire qui se chevauchent et s’effritent.

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Car c’est peut-être là qu’est l’histoire — dans la netteté d’une clôture. Le bon roman alors serait à l’image d’un cliché photographique, ou de l’idée qu’on s’en fait — un témoin scrupuleux, qui bien sûr ne triche pas, bien sûr ne ment pas, qui ne fait qu’enregistrer et rapporter fidèlement; bien sûr. D’où la nécessité du roman, le bon, comme contenant — cadre, boîte, rectangle, cercueil. L’histoire, c’est ce qu’on y enferme — la dépouille inerte, auscultable, pérenne et immuable, sans surprise. Le bon roman, dans la sûreté de ses contours et la précision de ses tracés, est rassurant: il gomme le flou, immobilise le fugitif, redresse le tremblé, efface les bavures, stabilise le geste.

Personne n’aime les fantômes.

30 décembre 2015.