fraction

(010720)

C’est toujours un sentiment étrange, une part de satisfaction, une autre de nostalgie; le soulagement d’être arrivé au bout, la peur d’avoir raté quelque chose. Tu as envoyé la nouvelle version du texte à ton éditeur ce matin. Tu n’oses pas dire la dernière car tu sais qu’il y en aura d’autres. Que le fichier que tu as envoyé ne constitue qu’une étape dans la vie du livre. Ou ses vies. Ça a combien de vies, un texte? On dit d’un livre, lorsqu’il est publié, qu’il « sort » — qu’il voit le jour. Or à bien y réfléchir, ce serait peut-être tout le contraire. Le livre, l’objet achevé, est le cercueil dans lequel reposent les reliques du texte. C’est peut-être ça, au fond, qui attise la nostalgie; savoir que le texte a franchi une étape de plus, ce matin, vers sa propre fin. Au-delà de laquelle, si le livre se met à exister pour autrui, le texte pour toi achève de mourir. On n’accouche pas d’un texte. Cette image est fausse. On l’enterre. On lui dit adieu. On l’abandonne. On lui tourne le dos. On l’oublie. Il faut y penser quand on entre dans une librairie. Une librairie, c’est un cimetière pour livres. Ils y ont leur place, un temps, avant de la céder à d’autres. Au rythme où ça va. Écrire, ce serait appeler la mort, en quelque sorte. La regarder en face. Décider quelle forme lui donner. La programmer. Et lire, par conséquent, ce serait dompter la mort, adopter un cadavre. Le disséquer. De loin, contempler les vies qu’il aura pu mener. Celles auxquelles on n’a jamais accès.

Non, tu rigoles.

(250620)

Tu te méfies, t’es toujours méfié des écritures prétendument transparentes, qui d’emblée affichent leur rapport au monde, leur volonté de dire le réel, de l’expliquer, de le mimer, celles qui chercheraient à rendre leur propos vraisemblable, qui s’évertuent à faire de leurs personnages des êtres clairement identifiables, pétris dans leurs névroses, leurs ambitions, leurs fantasmes, leurs échecs, personnages du quotidien qui paraissent tout droit sortis du supermarché ou de leur entretien d’embauche ou qu’on croise le dimanche à la sortie de la messe ou au détour d’une allée dans le bois où ils évacuent la pression de la semaine en courant leurs 5, 8, 10 ou 12 kilomètres. Tu t’es toujours défendu d’avoir quelque chose à dire, de dessiner des fictions aux velléités réalistes, d’esquisser un rapport transitif à l’écriture — écrire le monde de l’entreprise, écrire le chômage, écrire le malaise social, écrire la finance, écrire le réchauffement climatique, selon une même formule écrire + <objet>, répétable à souhait, toujours la même, où l’objet serait confondu avec ce qu’on appelle bizarrement le « sujet » qui pour être efficace tiendrait en deux-trois mots, une phrase, un pitch répondant d’avance à la question « Ça parle de quoi? », or voilà le problème: ça ne parle pas — ça écrit, ça essaie, ça cherche. Mais quoi? Si tu le savais d’avance tu n’aurais pas besoin de le chercher. La question serait plutôt de savoir comment?avec quoi?, depuis quelle position, quel point de vue, quelle langue? Or déjà avec le #3, resté lettre morte, tu opérais un changement de cap. Qu’est venu confirmer le #4. Les raisons pour lesquelles s’est opéré ce changement, timidement pour le #3, plus franchement pour le #4, sont multiples. L’envie de faire autre chose, déjà. De ne pas laisser l’écriture s’enliser dans les ornières qu’elle avait creusées depuis À tous les airs. La gratuité, le geste, l’intransitivité qui t’aiguillaient t’avaient mené là où tu t’es retrouvé à l’été-automne 2017. À l’époque, le #3 était terminé. Tu avais enchaîné, sans temps morts ou presque, l’écriture de trois romans. Trois romans formellement différents qui toutefois avaient sans doute plus d’affinités l’un avec l’autre que tu ne t’en étais rendu compte au préalable. Mais ce n’est pas là que tu veux en revenir. L’autre jour, en lisant les programmes de rentrée qui commencent à tomber, tu t’es arrêté sur un roman vraisemblablement écrit dans une veine dystopique. Un de plus, tu t’es dit. La dystopie, ce qui en découle, ce qui l’annonce, est dorénavant notre réalisme. C’est-à-dire que le réel qui s’y déploie — le nôtre, toujours, ses traits grossis juste — est comme devenu sa propre caricature. Notre quotidien est une parodie. Mauvaise peut-être. Qui ne fait plus rire grand-monde. Alors c’est comme s’il fallait surenchérir, comme pour permettre à la fiction de reprendre ses droits. On plante le décor dans un ailleurs dévasté, ruiné, irrespirable, quadrillé. On déplace. On remplace. On déporte. On métaphorise. On allégorise. Bref, c’est ce que tu t’es dit sur le coup, alors que justement l’objet du #4 était, dans son retour vers ce qu’il convient d’appeler une forme de réalisme, de coupe franche dans un réel immédiat (trop sans doute, peu importe), son objet était donc précisément d’éviter la plongée dystopique. La dystopie ne fait plus peur, puisqu’on y est, qu’on y vit, qu’on continue d’y bien vivre même pour la plupart. D’où son attrait peut-être. Elle est devenue objet de consommation, de désir. On cherche à mieux la connaître. La raffiner. Luxe et échappée. Forme de voyeurisme. Il y a donc une demande, et qui dit demande dit offre. Alors on offre. Or l’enjeu littéraire, aujourd’hui, serait peut-être de trouver le moyen de revenir en arrière, de penser non pas l’après, ce vers quoi on marche, inéluctablement, le mur et le vide qu’il cache, mais ce qui nous fait marcher en premier lieu, ce qui nous pousse, l’en-deçà, le déjà-là d’où s’élance l’appel vers un vide toujours plus creux, plus vide, plus vrai, même si tu ne sais pas trop ce que ça veut dire; le tout sans pour autant, et c’est là l’essentiel, renoncer à la fiction. Car dans la fiction se jouent trop de choses. Tu y vois aujourd’hui une nécessité, un impératif. Une dimension éthique en quelque sorte, et le risque aussi qu’elle charrie: celui de l’obscène, de l’aveuglement, du sensationnel, celui de — tu ne sais pas, tu ne sais plus. H. a 14 ans aujourd’hui. Ça compte. 

(160620)

Relire. Chercher la coquille. Traquer la phrase de trop. Dégonder la trop droite et polie. Colmater les brèches. Peser la justesse du mot. La nécessité de l’adjectif. Être à l’écoute d’éventuelles dissonances. Les temps qui sautent. Compter. Reprendre. Relire. Gommer les redites. Soigner les accords. Les coupes. Les jointures. Lisser. Salir. Avancer. Rebrousser. Soigner. Amputer. Prendre du recul. Projeter. Recommencer. Relire. Chercher les angles morts. Les impensés. Les prêts-à-écrire. Relire. Sans te laisser endormir par le rythme hypnotique des phrases qui auraient forcé leur venue au texte. Toujours plus facile à dire qu’à faire. Pour certains, un texte doit absolument passer par le gueuloir — étape indispensable pour savoir « si une phrase est bonne. » Tu ne l’as jamais fait. Ton rapport au texte, à l’écriture, n’est pas de cet ordre-là. Vocal. Il est avant tout visuel. Qu’il puisse y avoir une voix, oui, sans doute. Même plusieurs, ce qui, dans le cas du #4, est littéralement le cas. Qu’elles soient travaillées, ces voix, ou qu’elles doivent l’être en tant que telles, c’est-à-dire en tant que voix, oui. Aussi. Mais tu n’as jamais très bien compris pourquoi cette voix, ces voix devaient absolument transiter par la tienne, venir s’ancrer dans ta bouche, s’incarner dans ton corps. Car ces voix que tu composes n’ont pas d’autre existence que sur la page. On pourra tenter de les faire retentir. L’exercice pourra être plus ou moins bien réussi; et s’il ne l’est pas, c’est peut-être parce que sur le papier la voix était éraillée, hésitante, froide, bleue, mal perchée, inarticulée. Mais il est des voix qui n’ont pas vocation à retentir ailleurs que sur la page, que sous les yeux. Tu crois à la primauté du visuel en matière d’écriture. Tu portes une attention particulière à l’agencement des mots à l’écran; à la façon qu’ils ont de s’assortir les uns aux autres — leurs couleurs, leurs longueurs, les rimes visuelles, l’enchaînement des consonnes et des voyelles, la forme que prend le texte sous tes yeux, les réseaux de blanc qui tissent les mots, le découpage de ses bords quand tu passes à la ligne, que tu en sautes une ou deux ou trois, que tu changes de pages. Quand tu mets un point qui appelle la majuscule. Un tiret qui trace, qui troue, qui déchire. Tu abuses des tirets, tu le sais, mais c’est qu’ils miment, tirent, gesticulent, tailladent la surface du texte; ils étirent le regard, l’entraînent autant qu’ils l’arrêtent, suspendant le mouvement de la phrase. La relecture est un travail fastidieux. Délicat aussi, car il se positionne dans un entre-deux; le texte est fini, le roman achevé; mais il bouge encore — il avance furtivement vers la publication, qu’il appelle, qu’il aguiche, celle qui dès lors mettra un terme définitif à ses derniers soubresauts; celle qui refoulera tous ses possibles. Le texte peut encore être raté. Le travail que tu fais là, il faudra pourtant le refaire à partir des épreuves. Que tu n’auras pas avant un bout de temps. 

(080520)

Finalement entamer le #5 s’avère plus compliqué que prévu. Sans doute dû au climat actuel, à l’incertitude qui pèse sur la publication du #4, soumise à tant de paramètres: comment les librairies sortiront-elles de la crise, quel impact cela aura sur les éditeurs indépendants? La publication te paraît désormais encore plus lointaine qu’elle ne l’était. Pourquoi écrire si les textes restent confinés? Non. Là n’est pas la question. Il faut impérativement dissocier le temps de l’écriture, qui s’écoule et s’épuise, et celui de la publication, qui retarde et relance. L’un t’appartient, l’autre pas. L’écriture ne s’arrête pas, pas tant que tu parviens à en maîtriser le temps, la course sombre et indécise. Vouloir temporiser n’a de sens que si l’écriture l’exige. Pour pouvoir maintenir un projet à l’écart de l’autre. Question d’ombre. De dynamique. De souffle. C’était crucial pour permettre au #4 de s’émanciper du #3 et des deux livres qui l’ont précédé. Mais cette pause, ce que tu te dis maintenant, ne doit pas être forcée ni imposée de l’extérieur. Tu dois dissocier l’écriture de la publication. La publication n’est pas, ne doit pas être l’aboutissement nécessaire de l’écriture. La publication ne devrait même pas te regarder. Parfois tu te dis que le système américain est quasi salutaire pour l’auteur. Tu écris; tu termines. Tu envoies le texte à l’agent. L’agent se démerde avec. Ce n’est plus de ton ressort. Le reste n’est qu’une forme de narcissisme à laquelle tu aimerais pouvoir échapper. C’est aussi pour ça que la musique t’attire encore. Tu composes, tu enregistres, tu postes ça sur internet quelque part. En une semaine, tu t’es débarrassé du truc. Qui vivotera au gré de quelques algorithmes. Bam. Bien sûr, on pourra toujours revendiquer qu’un système semblable est possible, voire souhaitable pour la littérature, que l’édition relève d’un monde ancien et condamné, qu’il suffit désormais d’une chaîne youtube car c’est là qu’est la littérature d’aujourd’hui et de demain. C’est possible. Et sans doute y viendras-tu un jour. Tu ne sais pas. Quelque chose. La musique est immédiate. Ce qui fait à tes yeux qu’elle peut assez facilement s’accommoder des flux. Pour le littéraire, non. Tu ne sais pas. Ne crois pas. Te dis que ce qui fait le littéraire, c’est la distance. La prise de recul. Le temps. La temporisation. Écriture et musique, oui, sans doute, se font sur des tempos différents. Bref, tu as repris là où tu t’étais arrêté en 2013 ou 14, et as donc donné naissance à mytrendypianobar.

(160420)


Tu as commencé les corrections sur le #4. L’as relu intégralement, opéré les changements qui s’imposaient. Quelques parties t’interrogent encore — une surtout, la plus conceptuelle du livre, celle dans laquelle se jouent des choses essentielles; celle aussi qui en est le point de départ. Initialement, le projet devait se tenir à cette seule partie. Évidemment le livre final n’aurait pas été le même. Il aurait eu l’avantage d’être beaucoup plus court. Or il lui aurait manqué quelque chose; une ouverture — des temps de respiration. Le choix d’élargir la perspective, de sortir de cette impasse, de greffer d’autres voix sur celle-ci, inaudible, aura été le bon. De ça tu es sûr. La supprimer, cette voix, ferait néanmoins s’effondrer l’édifice. Quant au #5, tu hésites encore à l’esquisser. Quelque chose te retient toujours. Tu te dis qu’au rythme où vont les choses — et la crise actuelle n’arrange rien —, tu as le temps. Le #4 ne devrait pas sortir avant l’automne 2021. Au plus tôt. C’est-à-dire si rien ne bouge d’ici là. Le temps est une denrée rare, qu’on semble avoir étrangement en trop ces jours-ci. Mais un jour tu en manqueras. De ça aussi tu es sûr. Commencer le #5 pendant que tu en as le temps. Ce que tu commences à te dire. Tu as lu des biographies. Te plonges dans des vies que tu aurais pu fantasmer, que tu connaissais sans connaître. Te dire que si tu l’écris, ce #5, c’est peut-être aussi pour prolonger le fantasme. C’est marrant. Dit comme ça, on pourrait croire que tu te penses comme tous ces écrivains qui inventent des personnages afin de vivre leur vie trépidante par procuration. Tu seras espion. Super-flic. Puissant et beau et riche. Une femme. Un magicien. Tu voyageras dans le temps. Un assassin. Chasseur de baleines. Virologiste. Après Blake Butler — tout relu sauf 300,000,000 —, tu relis maintenant Ben Marcus pour le projet CNRS. Te dire que des romans comme The Flame Alphabet sont aujourd’hui caducs ou presque. Qu’on ne les relira plus comme on les lisait encore il y a peu. Qu’on ne pourrait plus les penser désormais. Ou du moins pas en ces termes. Et puis tu as songé revenir au #3. En faire un projet numérique. Un roman pour ordinateur. Ce qui, au vu de ses partis pris formels, serait plutôt une bonne idée. Mais il faudrait en partie le repenser. Et développer des compétences informatiques que tu n’as pas, ne serait-ce que pour en dessiner l’interface. Rien de bien sorcier, mais mettre le nez dans le code malgré tout, pour faire de la page ce que tu veux qu’elle soit. On devrait tous être capable de faire ça. Il faudrait prendre le temps d’apprendre.

(190321)

L’autre jour, juste avant tout ça, à la radio des pubs continuaient d’annoncer des événements qui avaient été de facto annulés. Le temps s’était comme dédoublé, sa course se prolongeant encore en ligne droite, suivant un tracé calculé, programmé depuis toujours, tandis que son cours réel/irréel avait été dévié. Il y avait les « événements » proclamés et les non-événements tus. C’était étrange. C’était risible. L’annonce d’avance vaincue par un réel réfractaire. Le signe rendu à sa pure vacuité. La pub à son mensonge, sa rhétorique creuse et fallacieuse. Tu t’es dit qu’un jour, quand nous aurons tous fini par disparaître, balayés par nos virus, emportés par nos conneries, asphyxiés par nos forêts en flammes, étouffés par l’air irrespirable, la mascarade aura enfin été révélée pour ce qu’elle était: nous continuerons de recevoir les mêmes spams dans nos boîtes mail, les mêmes jingles continueront de retentir sur les ondes, les mêmes voix préenregistrées continueront de déclamer sur les quais des gares, les mêmes pubs se succèderont sur nos écrans, les mêmes visages glamour, les mêmes peaux glabres et lisses, les mêmes lèvres entrouvertes sur leurs promesses indicibles, les mêmes fausses sollicitudes, les algorithmes continueront de tourner et de mouliner sur nos machines, aux intersections les panneaux continueront de tourner sur eux-mêmes tandis que les feux continueront de passer au rouge pour personne, au vert pour personne, faisant danser les mêmes numéros de téléphone et leurs *appels non-surtaxés pour participer à l’émission TAPEZ 3 si vous désirez un monde meilleur TAPEZ PLUS FORT (0.65€ + coût du SMS) doublez vos chances de gagner un chèque de 10 000€ en envoyant #MerciMonsieurLePrésident au 727374 2×0.65€ + prix SMS, la fin du monde est sans doute plus drôle qu’il n’y paraît. Sauf qu’il n’y aura plus personne pour en rire.  A. a 11 ans aujourd’hui. La sortie du #4, lointaine, sera sans doute repoussée.

(070220)

On finit un truc et on aimerait que le monde en soit changé. Mais le monde s’en contrefout de ce qu’on fait, de ce qu’on finit, de ce qu’on rate, de ce qu’on réussit, de ce qu’on reprend, de ce qu’on laisse tomber, du rythme auquel on avance. Quoi, trois mois maintenant que tu as fini le #4? Il est important, ce livre. Pas en soi — en soi ce n’est rien qu’un livre, un de plus — mais pour toi. Peut-être aussi parce qu’après l’échec du #3, l’enjeu te paraissait plus élevé. Mais au fond l’échec du #3 n’a rien à voir avec cette histoire. Son sort n’était pas encore scellé que déjà tu fomentais le changement de cap. L’envie d’essayer autre chose. De venir à l’écriture selon d’autres voies, d’autres biais. De faire ce que tu avais l’impression de ne pas avoir fait, ni avec Charøgnards ni avec À tous les airs. Parce que l’enjeu était ailleurs, parce que tu avais peur de ne pas savoir faire, parce que c’était peut-être plus facile ainsi. Parce que c’est comme ça que s’étaient présentés ces textes, et que tu ne faisais que tenter de les mettre en forme. Tu voulais écrire. Alors en 2011 tu t’es lancé. Il te fallait un prétexte. On a toujours besoin d’un prétexte avant d’entamer quelque chose. Surtout lorsque c’est nouveau. Qu’on n’ose pas. Ne se sent pas légitime. Tu n’as rien fait d’autre, en somme, depuis ce qui ne s’appelait pas encore À tous les airs jusqu’au #3. Chercher des prétextes à l’écriture. Parce qu’échouer dans ces conditions était permis. Avec le #4, tu t’es débarrassé des prétextes. Le #4, c’est le texte sans aucun prétexte. L’impression d’avoir mis l’écriture à nu, qui ne pouvait plus se retrancher derrière quoi que ce soit. Une idée. Un concept. Une expérience. Une tentative. Une forme. Le #4, c’est un roman. Peut-être le premier roman, roman-roman, que tu as écrit. L’objet — tu ne sais pas comment en parler encore. Tu ne sais pas ce qu’il vaut. Ce que tu sais, c’est qu’il peut être raté comme les trois autres ne pouvaient pas l’être. L’échec du #3 n’en fait pas un texte raté. Du moins pas à tes yeux. Tu l’as toujours trouvé plutôt réussi, au fond. La réussite d’un texte se mesure aux règles qu’il s’invente. Mais les règles ne sont pas toujours lisibles, ou ne se traduisent pas facilement en texte qui le serait. C’était déjà limite avec À tous les airs. Charøgnards biaisait, lui; il suffit d’écrire « je » pour que la tromperie opère. Tu as de plus en plus de mal avec les textes écrits à la première personne. La première personne est facile. Elle embarque le premier venu dans le texte. C’est un leurre. Un mensonge. Une fissure qu’on a colmatée en espérant que personne ne remarquerait. Mais ce n’est pas ça que tu voulais dire quand tu as commencé tout à l’heure. Ce que tu voulais dire, c’est que quoi que tu fasses, ça ne change pas la face du monde. C’est à ça que tu pensais en courant hier matin. Que tu coures un kilomètre de plus que l’autre jour ne changera pas la face du monde. Que tu achètes une voiture électrique ne changera pas la face du monde. Que tu manges cinq fruits et légumes par jour ne changera pas la face du monde. Qu’ils soient bio non plus. Que tu laves ta voiture ne changera pas la face du monde. Que tu ailles chez le coiffeur ne changera pas la face du monde. Que tu t’abstiennes aux prochaines élections ne changera pas la face du monde. Que tu fasses grève ne changera pas la face du monde. Que tu t’immoles par le feu ne changera pas la face du monde. Que tu aies refait de la marmelade ne changera pas la face du monde. Que tu aies écrit un chef d’œuvre ne changera pas la face du monde. Que tu aies écrit une merde ne changera pas la face du monde. Que ton texte soit publié ou pas ne changera pas la face du monde. Que personne ne s’entende plus parler ne changera pas la face du monde. Que Trump soit acquitté ne changera pas la face du monde. Qu’il ne l’ait pas été n’aurait pas changé la face du monde. La face du monde est recouverte de petits Trump qui attendent d’éclore. Que tu relises Marx ne changera pas la face du monde. Que tu dénonces le capitalisme ne changera pas la face du monde. Que tu poursuives comme ça pendant des heures ne changera pas la face du monde. Que tu craches à la face du monde ne changera pas la face du monde. Le monde se contente de tourner. Avec ou sans toi. Et qu’on se raconte des histoires ne changera pas la face du monde. Mais on peut rêver. Même si ça ne changera pas la face du monde. Le cardiologue t’a diagnostiqué de l’hypertension.

(290120)

Des gens ont défilé l’autre jour dans la rue avec des piques au bout desquelles ils avaient placardé la tête de Macron. Une réplique de la tête de Macron. Une représentation de la tête de Macron. Macron qui, lui, continue à la « tête » de l’État. La question se pose: que visent-ils, ces manifestants, symboliquement? L’homme ou la fonction? La personne ou ce qu’elle représente? Peut-on différencier entre les deux? Car c’est bien une affaire de représentation dont il s’agit ici. Et la politique, qu’est-ce que c’est, du moins de ce côté-ci du globe, sinon une question de représentation? Badinter s’est insurgé contre ces représentations. Contre cette violence symbolique, derrière laquelle, dit-il, bouillonnent les pulsions. A-t-on franchi une limite dans la représentation? La violence dépasse-t-elle le symbole? Et comment lire le symbole? Badinter y voit la mort. La mort d’un homme. Mort fantasmée. Et derrière la mort fantasmée de cet homme, la mort de la démocratie. C’est le terme sur lequel insiste Badinter. La démocratie. Avec laquelle cette violence, toute symbolique soit-elle, serait incompatible. « Vous avez tous les moyens… », s’indigne-t-il. Sauf la violence. On pourrait commenter ce recours à la deuxième personne, dont Badinter de facto s’exclut. Il ne dit pas « nous »; il dit « vous ». Certains l’applaudissent, saluent un juste retour à la raison, à la sagesse. D’autres y lisent une forme de mépris de classe. Là n’est pas la question. La question demeure celle de la représentation, et donc de sa visée. Car au-delà de la mort d’un homme et de la haine qui en est, selon Badinter, à l’origine, on peut y voir aussi, en même temps, un rappel historique; le symbole non pas de la mort mais de la liberté. On peut y lire non pas une négation violente, un déni de démocratie, mais l’expression même de son affirmation. C’est une histoire de canard ou de lapin. À ce titre, Badinter n’a pas tort, mais voyant le lapin il ne peut voir le canard. À l’inverse, ceux qui hurlent au mépris en voyant le canard n’ont pas tort non plus; mais le lapin n’entre pas dans leur champ de vision. Or ce n’est pas l’enjeu, pour toi — avoir raison ou avoir tort. L’enjeu, pour toi, reste celui de la représentation. Ce serait presque un enjeu esthétique, au fond. Ce qui ne veut pas dire que les questions éthique et politique soient d’emblée évacuées. Elles lui sont sous-jacentes. Ce serait d’ailleurs presque une question littéraire; c’est du moins comme ça que tu la vois, toi. Une question portant sur le langage, sa portée, sa visée, sa performativité. C’est une affaire de fiction, et c’est pour cette raison même qu’elle t’inquiète; elle concerne la « mise en forme », la « fable » — les histoires qu’on se raconte et comment on se les raconte. Ce qu’on se dit et, se le disant, ce qu’on fait. Et si cette question de la violence et de sa représentation t’inquiète, c’est aussi qu’elle est au cœur du #4. C’est du moins la question qu’il tente de formuler. Badinter aurait pu en être un personnage; ce qu’il a à dire résonne, cogne, se heurte à d’autres discours. Dont l’un pourrait venir se crisper sur la question de la démocratie; ce que le concept recouvre, sur la façon dont il s’incarne dans le réel. Pour Badinter, comme pour d’autres, la démocratie se comprend implicitement de façon négative, on dirait — par opposition à autre chose, qui serait son contraire, et qu’on associe mécaniquement à la dictature. Or le constat est peut-être le suivant: les temps sont troubles, les concepts diffus et glissants. Peut-être que ces termes n’ont plus grand sens aujourd’hui. Dictature vs. démocratie. Et peut-être que si la violence, réelle comme symbolique, se répand de part et d’autre des barricades, c’est qu’elle est le symptôme de quelque chose. D’une crise de la représentation. Ce que ne voit pas Badinter, ce qu’il n’entend pas, c’est précisément cela. Que si la violence est incompatible avec la démocratie, elle fait retour au moment même où la démocratie cesse d’être ce pour quoi on la prenait. On peut la définir comme on veut, au fond, tyrannie de la majorité si on veut, c’est ce qu’elle est après tout; mais aujourd’hui il n’y a plus de majorité nulle part. Les « représentants » du peuple sont élus par défaut (putain de « vote utile » — comme si l’expression même d’une conviction politique, quelle qu’elle soit, était de fait inutile dès lors qu’elle ne fait plus le jeu du « système » qui se doit de tourner et de se perpétuer vaille que vaille); par une minorité. Mais la démocratie, c’est avant tout accepter de donner sa voix pour qu’elle porte. Or les voix ne portent plus aujourd’hui. C’est devenu un jeu à sens unique. Donner, c’est donner. Reprendre, c’est voler. Voilà au fond ce que dit Badinter. À qui on pourrait, ou devrait rétorquer que la voix qu’on donne ne cesse pas d’appartenir à celui ou celle qui l’a donnée et qui, à tout moment, peut décider de la reprendre s’il ou elle ne se reconnaît plus, si sa voix a été travestie, si elle n’est plus entendue, ni représentée. Or c’est précisément ce qui fait défaut aujourd’hui. Les voix ne portent plus. Elles sont étouffées. On ne veut plus les entendre. On fait la sourde oreille. On se retranche dans le bunker de la « démocratie » d’où, excédé, on finit par dire non. Non. Vous avez tous les moyens. Mais pas la violence. Le refus n’est plus que d’un seul côté. Alors de quels moyens dispose-t-on encore lorsqu’on a perdu jusqu’à la possibilité de dire non? Bien sûr, Badinter a raison, la violence n’est pas la solution. Elle est le signe du vacarme des temps, d’une profonde et dangereuse impossibilité de s’entendre. Jean-Luc Nancy disait quelque part que la terreur naissait de l’absence de tout rapport, de toute relation, soit de tout dialogue. Quand Badinter dit qu’une telle représentation est inadmissible, il faut peut-être entendre ce terme pour ce qu’il dit. On ne peut pas l’admettre. On ne peut pas l’accepter. Et en ne l’acceptant pas, on refuse d’entendre. On renie le rapport. On dénoue la relation. On clôt le dialogue.    

(150120)

Tu as pris l’habitude, dès que tu termines un projet au long cours, de transiter par un autre, entamé sans doute entre le #3 et une des versions d’À tous les airs. Au début, il s’agissait d’écrire un texte court, une nouvelle en guise de récréation. Retrouver un souffle. Sans arrêter d’écrire. Ralentir la course sans la stopper. Après avoir mis un terme au #3, avant d’entamer sérieusement le #4, tu y es revenu. La nouvelle écrite, elle paraissait en appeler d’autres. C’est peut-être comme ça que naissent les projets, entre deux autres. Une première nouvelle aura suffi pour esquisser l’ébauche d’un livre. Un livre lointain. Car ce livre, c’est comme ça que tu l’écriras. Dans le dos des autres en quelque sorte. Et c’est ce que tu comptais faire après avoir achevé le #4. Tu as relu les deux textes en sommeil. Savais ce qu’il te fallait faire, quelle était la suite à donner. Mais tu ne l’as pas fait. Un mois, un peu plus, s’est écoulé depuis et tu n’écris plus. Pour la première fois tu as brisé l’élan entamé à l’été 2011. Tu n’écris plus. Tu ne t’étais jamais véritablement arrêté d’écrire depuis cet été-là. Pour autant tu n’as pas suspendu ta routine. Lever tous les jours à 6h pour te retrouver devant ton écran. La routine est saine. Elle te rassure. Comme les enfants qui ne peuvent s’endormir sans sacrifier au même inlassable rituel soir après soir. On ne sort jamais de l’enfance, il faut croire; tes rituels, toi, tu les suis le matin. 6h00 – 8h00. Deux heures pour toi. Que tu partages depuis plus d’un mois maintenant avec d’autres. Tu en profites pour retravailler une traduction. Ce qui t’évite de mordre sur les autres projets de plein jour. Le livre de critique avance l’après-midi, lui. Il te plaît bien pour l’heure. Quand tu auras bouclé cette traduction, d’ici la semaine prochaine sans doute, il te faudra passer à l’ébauche du texte que t’a réclamé JL. Tu as reculé, ne savais pas trop comment l’aborder. Tu crois avoir trouvé. Tu te demandais au début si tu parviendrais à te contenter de cette situation transitoire. Si ne plus écrire, pour toi, ne t’aigrirait pas. Ne te manquerait pas. Tu compenses par d’autres formes d’écriture, évidemment — traduction, écriture critique. Mais il faut te rendre à l’évidence aujourd’hui. Une vie sans écrire est possible. Ce qui te fait plutôt peur, tu dois bien te l’avouer. V. a lu le #4 intégralement. Il en aura été le premier lecteur.