fraction

(070220)

On finit un truc et on aimerait que le monde en soit changé. Mais le monde s’en contrefout de ce qu’on fait, de ce qu’on finit, de ce qu’on rate, de ce qu’on réussit, de ce qu’on reprend, de ce qu’on laisse tomber, du rythme auquel on avance. Quoi, trois mois maintenant que tu as fini le #4? Il est important, ce livre. Pas en soi — en soi ce n’est rien qu’un livre, un de plus — mais pour toi. Peut-être aussi parce qu’après l’échec du #3, l’enjeu te paraissait plus élevé. Mais au fond l’échec du #3 n’a rien à voir avec cette histoire. Son sort n’était pas encore scellé que déjà tu fomentais le changement de cap. L’envie d’essayer autre chose. De venir à l’écriture selon d’autres voies, d’autres biais. De faire ce que tu avais l’impression de ne pas avoir fait, ni avec Charøgnards ni avec À tous les airs. Parce que l’enjeu était ailleurs, parce que tu avais peur de ne pas savoir faire, parce que c’était peut-être plus facile ainsi. Parce que c’est comme ça que s’étaient présentés ces textes, et que tu ne faisais que tenter de les mettre en forme. Tu voulais écrire. Alors en 2011 tu t’es lancé. Il te fallait un prétexte. On a toujours besoin d’un prétexte avant d’entamer quelque chose. Surtout lorsque c’est nouveau. Qu’on n’ose pas. Ne se sent pas légitime. Tu n’as rien fait d’autre, en somme, depuis ce qui ne s’appelait pas encore À tous les airs jusqu’au #3. Chercher des prétextes à l’écriture. Parce qu’échouer dans ces conditions était permis. Avec le #4, tu t’es débarrassé des prétextes. Le #4, c’est le texte sans aucun prétexte. L’impression d’avoir mis l’écriture à nu, qui ne pouvait plus se retrancher derrière quoi que ce soit. Une idée. Un concept. Une expérience. Une tentative. Une forme. Le #4, c’est un roman. Peut-être le premier roman, roman-roman, que tu as écrit. L’objet — tu ne sais pas comment en parler encore. Tu ne sais pas ce qu’il vaut. Ce que tu sais, c’est qu’il peut être raté comme les trois autres ne pouvaient pas l’être. L’échec du #3 n’en fait pas un texte raté. Du moins pas à tes yeux. Tu l’as toujours trouvé plutôt réussi, au fond. La réussite d’un texte se mesure aux règles qu’il s’invente. Mais les règles ne sont pas toujours lisibles, ou ne se traduisent pas facilement en texte qui le serait. C’était déjà limite avec À tous les airs. Charøgnards biaisait, lui; il suffit d’écrire « je » pour que la tromperie opère. Tu as de plus en plus de mal avec les textes écrits à la première personne. La première personne est facile. Elle embarque le premier venu dans le texte. C’est un leurre. Un mensonge. Une fissure qu’on a colmatée en espérant que personne ne remarquerait. Mais ce n’est pas ça que tu voulais dire quand tu as commencé tout à l’heure. Ce que tu voulais dire, c’est que quoi que tu fasses, ça ne change pas la face du monde. C’est à ça que tu pensais en courant hier matin. Que tu coures un kilomètre de plus que l’autre jour ne changera pas la face du monde. Que tu achètes une voiture électrique ne changera pas la face du monde. Que tu manges cinq fruits et légumes par jour ne changera pas la face du monde. Qu’ils soient bio non plus. Que tu laves ta voiture ne changera pas la face du monde. Que tu ailles chez le coiffeur ne changera pas la face du monde. Que tu t’abstiennes aux prochaines élections ne changera pas la face du monde. Que tu fasses grève ne changera pas la face du monde. Que tu t’immoles par le feu ne changera pas la face du monde. Que tu aies refait de la marmelade ne changera pas la face du monde. Que tu aies écrit un chef d’œuvre ne changera pas la face du monde. Que tu aies écrit une merde ne changera pas la face du monde. Que ton texte soit publié ou pas ne changera pas la face du monde. Que personne ne s’entende plus parler ne changera pas la face du monde. Que Trump soit acquitté ne changera pas la face du monde. Qu’il ne l’ait pas été n’aurait pas changé la face du monde. La face du monde est recouverte de petits Trump qui attendent d’éclore. Que tu relises Marx ne changera pas la face du monde. Que tu dénonces le capitalisme ne changera pas la face du monde. Que tu poursuives comme ça pendant des heures ne changera pas la face du monde. Que tu craches à la face du monde ne changera pas la face du monde. Le monde se contente de tourner. Avec ou sans toi. Et qu’on se raconte des histoires ne changera pas la face du monde. Mais on peut rêver. Même si ça ne changera pas la face du monde. Le cardiologue t’a diagnostiqué de l’hypertension.

(290120)

Des gens ont défilé l’autre jour dans la rue avec des piques au bout desquelles ils avaient placardé la tête de Macron. Une réplique de la tête de Macron. Une représentation de la tête de Macron. Macron qui, lui, continue à la « tête » de l’État. La question se pose: que visent-ils, ces manifestants, symboliquement? L’homme ou la fonction? La personne ou ce qu’elle représente? Peut-on différencier entre les deux? Car c’est bien une affaire de représentation dont il s’agit ici. Et la politique, qu’est-ce que c’est, du moins de ce côté-ci du globe, sinon une question de représentation? Badinter s’est insurgé contre ces représentations. Contre cette violence symbolique, derrière laquelle, dit-il, bouillonnent les pulsions. A-t-on franchi une limite dans la représentation? La violence dépasse-t-elle le symbole? Et comment lire le symbole? Badinter y voit la mort. La mort d’un homme. Mort fantasmée. Et derrière la mort fantasmée de cet homme, la mort de la démocratie. C’est le terme sur lequel insiste Badinter. La démocratie. Avec laquelle cette violence, toute symbolique soit-elle, serait incompatible. « Vous avez tous les moyens… », s’indigne-t-il. Sauf la violence. On pourrait commenter ce recours à la deuxième personne, dont Badinter de facto s’exclut. Il ne dit pas « nous »; il dit « vous ». Certains l’applaudissent, saluent un juste retour à la raison, à la sagesse. D’autres y lisent une forme de mépris de classe. Là n’est pas la question. La question demeure celle de la représentation, et donc de sa visée. Car au-delà de la mort d’un homme et de la haine qui en est, selon Badinter, à l’origine, on peut y voir aussi, en même temps, un rappel historique; le symbole non pas de la mort mais de la liberté. On peut y lire non pas une négation violente, un déni de démocratie, mais l’expression même de son affirmation. C’est une histoire de canard ou de lapin. À ce titre, Badinter n’a pas tort, mais voyant le lapin il ne peut voir le canard. À l’inverse, ceux qui hurlent au mépris en voyant le canard n’ont pas tort non plus; mais le lapin n’entre pas dans leur champ de vision. Or ce n’est pas l’enjeu, pour toi — avoir raison ou avoir tort. L’enjeu, pour toi, reste celui de la représentation. Ce serait presque un enjeu esthétique, au fond. Ce qui ne veut pas dire que les questions éthique et politique soient d’emblée évacuées. Elles lui sont sous-jacentes. Ce serait d’ailleurs presque une question littéraire; c’est du moins comme ça que tu la vois, toi. Une question portant sur le langage, sa portée, sa visée, sa performativité. C’est une affaire de fiction, et c’est pour cette raison même qu’elle t’inquiète; elle concerne la « mise en forme », la « fable » — les histoires qu’on se raconte et comment on se les raconte. Ce qu’on se dit et, se le disant, ce qu’on fait. Et si cette question de la violence et de sa représentation t’inquiète, c’est aussi qu’elle est au cœur du #4. C’est du moins la question qu’il tente de formuler. Badinter aurait pu en être un personnage; ce qu’il a à dire résonne, cogne, se heurte à d’autres discours. Dont l’un pourrait venir se crisper sur la question de la démocratie; ce que le concept recouvre, sur la façon dont il s’incarne dans le réel. Pour Badinter, comme pour d’autres, la démocratie se comprend implicitement de façon négative, on dirait — par opposition à autre chose, qui serait son contraire, et qu’on associe mécaniquement à la dictature. Or le constat est peut-être le suivant: les temps sont troubles, les concepts diffus et glissants. Peut-être que ces termes n’ont plus grand sens aujourd’hui. Dictature vs. démocratie. Et peut-être que si la violence, réelle comme symbolique, se répand de part et d’autre des barricades, c’est qu’elle est le symptôme de quelque chose. D’une crise de la représentation. Ce que ne voit pas Badinter, ce qu’il n’entend pas, c’est précisément cela. Que si la violence est incompatible avec la démocratie, elle fait retour au moment même où la démocratie cesse d’être ce pour quoi on la prenait. On peut la définir comme on veut, au fond, tyrannie de la majorité si on veut, c’est ce qu’elle est après tout; mais aujourd’hui il n’y a plus de majorité nulle part. Les « représentants » du peuple sont élus par défaut (putain de « vote utile » — comme si l’expression même d’une conviction politique, quelle qu’elle soit, était de fait inutile dès lors qu’elle ne fait plus le jeu du « système » qui se doit de tourner et de se perpétuer vaille que vaille); par une minorité. Mais la démocratie, c’est avant tout accepter de donner sa voix pour qu’elle porte. Or les voix ne portent plus aujourd’hui. C’est devenu un jeu à sens unique. Donner, c’est donner. Reprendre, c’est voler. Voilà au fond ce que dit Badinter. À qui on pourrait, ou devrait rétorquer que la voix qu’on donne ne cesse pas d’appartenir à celui ou celle qui l’a donnée et qui, à tout moment, peut décider de la reprendre s’il ou elle ne se reconnaît plus, si sa voix a été travestie, si elle n’est plus entendue, ni représentée. Or c’est précisément ce qui fait défaut aujourd’hui. Les voix ne portent plus. Elles sont étouffées. On ne veut plus les entendre. On fait la sourde oreille. On se retranche dans le bunker de la « démocratie » d’où, excédé, on finit par dire non. Non. Vous avez tous les moyens. Mais pas la violence. Le refus n’est plus que d’un seul côté. Alors de quels moyens dispose-t-on encore lorsqu’on a perdu jusqu’à la possibilité de dire non? Bien sûr, Badinter a raison, la violence n’est pas la solution. Elle est le signe du vacarme des temps, d’une profonde et dangereuse impossibilité de s’entendre. Jean-Luc Nancy disait quelque part que la terreur naissait de l’absence de tout rapport, de toute relation, soit de tout dialogue. Quand Badinter dit qu’une telle représentation est inadmissible, il faut peut-être entendre ce terme pour ce qu’il dit. On ne peut pas l’admettre. On ne peut pas l’accepter. Et en ne l’acceptant pas, on refuse d’entendre. On renie le rapport. On dénoue la relation. On clôt le dialogue.    

(150120)

Tu as pris l’habitude, dès que tu termines un projet au long cours, de transiter par un autre, entamé sans doute entre le #3 et une des versions d’À tous les airs. Au début, il s’agissait d’écrire un texte court, une nouvelle en guise de récréation. Retrouver un souffle. Sans arrêter d’écrire. Ralentir la course sans la stopper. Après avoir mis un terme au #3, avant d’entamer sérieusement le #4, tu y es revenu. La nouvelle écrite, elle paraissait en appeler d’autres. C’est peut-être comme ça que naissent les projets, entre deux autres. Une première nouvelle aura suffi pour esquisser l’ébauche d’un livre. Un livre lointain. Car ce livre, c’est comme ça que tu l’écriras. Dans le dos des autres en quelque sorte. Et c’est ce que tu comptais faire après avoir achevé le #4. Tu as relu les deux textes en sommeil. Savais ce qu’il te fallait faire, quelle était la suite à donner. Mais tu ne l’as pas fait. Un mois, un peu plus, s’est écoulé depuis et tu n’écris plus. Pour la première fois tu as brisé l’élan entamé à l’été 2011. Tu n’écris plus. Tu ne t’étais jamais véritablement arrêté d’écrire depuis cet été-là. Pour autant tu n’as pas suspendu ta routine. Lever tous les jours à 6h pour te retrouver devant ton écran. La routine est saine. Elle te rassure. Comme les enfants qui ne peuvent s’endormir sans sacrifier au même inlassable rituel soir après soir. On ne sort jamais de l’enfance, il faut croire; tes rituels, toi, tu les suis le matin. 6h00 – 8h00. Deux heures pour toi. Que tu partages depuis plus d’un mois maintenant avec d’autres. Tu en profites pour retravailler une traduction. Ce qui t’évite de mordre sur les autres projets de plein jour. Le livre de critique avance l’après-midi, lui. Il te plaît bien pour l’heure. Quand tu auras bouclé cette traduction, d’ici la semaine prochaine sans doute, il te faudra passer à l’ébauche du texte que t’a réclamé JL. Tu as reculé, ne savais pas trop comment l’aborder. Tu crois avoir trouvé. Tu te demandais au début si tu parviendrais à te contenter de cette situation transitoire. Si ne plus écrire, pour toi, ne t’aigrirait pas. Ne te manquerait pas. Tu compenses par d’autres formes d’écriture, évidemment — traduction, écriture critique. Mais il faut te rendre à l’évidence aujourd’hui. Une vie sans écrire est possible. Ce qui te fait plutôt peur, tu dois bien te l’avouer. V. a lu le #4 intégralement. Il en aura été le premier lecteur. 

(111219)

Plusieurs jours maintenant, depuis que le #4 est terminé, que tu ronges ton frein devant ton écran. Tu pourrais dormir plus longtemps, te reposer, récupérer, prendre le temps. Mais tu ne déroges pas à ta routine. Réveil à 6h00. Une tasse de café que tu remontes et poses à côté de ton écran. Tu n’as qu’une envie; te jeter dans le #5. Ça te démange. Dont les parties s’entrechoquent sous les parois de ton crâne. Tu vas trop vite. Tu trépignes. Tu te retiens pourtant. Il faudrait parvenir à faire abstraction de toute publication. L’idée même de publication. Certains y parviennent et tu les admires. L’écriture est traversée de plusieurs temps. Le temps de la publication lui demeure étranger. Terminer un roman en décembre 2019, c’est ne pas s’attendre à ce qu’il soit publié, s’il l’est, avant 2021 au plus tôt. Dans un an et demi ou deux. L’édition vit selon un calendrier différent. Le texte fini, il faut préparer les livres — les maquetter, les relire, les corriger, rédiger leur argumentaire, les soumettre aux représentants, les présenter aux libraires, assembler les épreuves, les envoyer à l’imprimerie, assurer le service de presse, attendre. A priori un livre n’est pas une denrée périssable. Il pourrait sortir cinq ou six ans après avoir été écrit, sa valeur littéraire n’en serait pas affectée. Un livre a le temps. Ça prend du temps. Mais pendant que le livre prend son temps, l’écrivain, lui, fait autre chose. Il écrit. Il continue d’écrire. Il n’arrête pas d’écrire. Même quand il n’écrit pas, il écrit encore — les projets s’accumulent à l’intérieur du crâne, il faut les compartimenter, les dessiner, les rêver, les classer, les remiser, les ressortir, les dépoussiérer, leur faire prendre un peu l’air, les laisser mûrir encore. Quel est le délai requis entre l’achèvement d’un roman et l’entame d’un autre? Une période s’ouvre, de transition. De deuil, presque. Presque, parce qu’entamer un nouveau projet c’est se détourner de celui qui l’a précédé. Apprendre à l’oublier, à le maintenir derrière soi. À le refouler. Tu te souviens de cette sensation étrange à la sortie d’À tous les airs. Tu aurais dû t’en réjouir. Depuis le temps. Or à l’époque tu avais l’impression d’enterrer un fantôme. Tu vas trop vite. Tu oublies trop vite. Tu sais que c’est inévitable pourtant. Quand sortira le #4, si du moins il connaît un sort différent du #3, tu seras déjà loin. Le #5 sera peut-être fini ou en voie de l’être. Le #4 sera un fantôme. Un signe adressé du passé. Auquel il faudra que tu répondes. Faire semblant que vous avez grandi ensemble, tâcher de te souvenir de ces années passées côte à côte, face à face, à vous aimer, à vous haïr, vos engueulades, vos fulgurances, vos négociations, vos indifférences, vos compromis. Tu écrivais l’autre jour à C. que l’une des raisons pour lesquelles tu t’interdisais pour l’instant d’entamer le #5, c’était de pouvoir garder encore le #4, sa sensation, sur le bout de tes doigts. Wittgenstein’s Mistress de David Markson a été refusé 54 fois avant de trouver un éditeur. 

(041219)

C’est allé plus vite que ce que tu avais imaginé. C’est toujours comme ça, on se trompe tout le temps quand il s’agit de projeter. Parfois tu crois aller vite et ça prend des plombes; parfois tu ne vois pas le bout du tunnel alors qu’il était juste là — tu ne regardais tout simplement pas dans la bonne direction. Tu as un peu perdu le fil du temps. Tu t’étais fait une note mentalement, pour te souvenir, mais tu as oublié. Ça a dû arriver aux alentours des vacances de Toussaint. Fin octobre, peut-être tout début novembre. Tu étais excité comme tout à l’idée d’agencer tous ces textes, de tenter d’accorder ces voix différentes; tu n’en ramenais pas large pour autant. Car il y a bien sûr toujours la possibilité que l’édifice se casse la gueule au moment où tu tentes de tout coordonner, d’harmoniser l’ensemble. Comme à la fin de The Recognitions de Gaddis, quand aux premières notes de l’orgue frappées par Stanley c’est toute l’église qui s’écroule autour de lui. Tu t’es dépêché de tout relire avant d’imprimer le texte. Il fallait que tu aies terminé hier. Un peu plus de 160 000 mots: 161 138 précisément. C’est beaucoup. 527 pages dans ton fichier mis en forme. Il en fallait autant. Il aurait pu y en avoir plus encore (tu as renoncé à un couple de personnages). Tu écrivais à C. en tentant de lui expliquer ce projet que c’était sans doute la seule façon de ne pas sombrer dans la caricature. Or malgré ces 160 000 mots, rien ne te dit que ce texte n’ait pas sombré dans la caricature. D’une certaine manière, il ne peut pas ne pas être caricatural. Car comment faire entrer la complexité du réel dans un objet aussi petit? 600 pages n’y suffiront pas. Pas plus que le double. On pourra toujours trouver à redire. Et à récrire aussi. Dans l’édition Norton de Dracula de B. Stoker, que tu viens de relire pour accompagner H. dans sa lecture d’une adaptation du roman pour son cours de français, les responsables de l’édition critique pointent à intervalles réguliers les incohérences internes, les problèmes ou erreurs de chronologie, les pistes soulevées puis non explorées par l’auteur. On croyait l’édifice robuste, à l’image du château du comte, solidement arrimé à sa montagne; or toutes ces années après on découvre que ce n’était qu’un château de cartes — un souffle et tout s’éboule, une lecture aiguisée et tatillonne, et l’illusion se brise. Heureusement, il reste les films. 

(031019)

La mort est amnésique et ton genou droit, toujours ton genou droit. Hier matin, tu es pourtant allé courir. Il y a du progrès malgré tout. Les ondes de choc commencent à faire effet. Mais tu n’arrives plus à suivre C., trop rapide pour toi. Dans deux jours c’est ton anniversaire. Facebook te suggère de lancer une cagnotte. Genre. Les taupes sont revenues dans le jardin. Hier matin, il n’y avait plus de doutes. Tu rendras ta traduction avec un peu de retard. En attendant, tu accumules toujours plus de matériau en vue du #4. Qu’il te faudra ensuite agencer. Hier matin, tu as dépassé les 400 pages dans le fichier où tu regroupes tout. Tu aimes quantifier les choses, savoir où tu en es. Il te reste encore une partie à compléter, celle qui a lancé l’écriture de ce texte. Et une autre, que tu viens tout juste de commencer. Ce qui, au rythme où vont les choses, devrait t’amener aux alentours de 450 pages. Soit, au format livre, au-delà des 600 pages. Hier matin, tu te disais encore que tu avais toujours rêvé d’écrire un « gros » livre. Ce sera peut-être celui-ci. Or qui lit encore des pavés aujourd’hui? Déjà que quasiment personne n’a lu les quelque 200 pages d’À tous les airs. À quoi ça sert d’avoir des amis sur Facebook si personne ne virtualise son amitié au point d’acheter concrètement tes livres? Un like ne dispense de rien. Hier matin, tu as fait le compte: 7% des gens qui te suivent ont acheté À tous les airs. Tu aimes quantifier les choses, savoir où tu en es. Évidemment que tu achètes le livre de chaque écrivain.e avec qui tu es ami sur Facebook, et ce dès sa sortie. Ce n’est pas comme si on demandait de les lire, ces foutus textes. Il paraît que Francis Rissin est bien. Tu le liras peut-être. Tu n’es pourtant pas ami avec son auteur sur Facebook. En attendant, Nothomb est toujours dans la course au Goncourt. Hier matin, tu as lu aussi un truc sur le Nobel. Il paraîtrait qu’Anne Carson ait des chances de l’obtenir. Tu n’imaginais pas qu’elle ait pu être Nobélisable. Il faut une majuscule, à « Nobélisable »? Tu réalises en l’écrivant à quel point ce mot est moche; visuellement, tu veux dire: la majuscule doit y être pour quelque chose — c’est comme si elle tentait désespérément de contrebalancer le poids de toutes ces lettres qui courent à droite. C’est que tu aimes mesurer les choses, savoir où tu en es. Il paraît que pour les taupes une solution consiste à les attendre à l’aube, une pelle à la main. 

(230919)

Écrire aujourd’hui ne suffit plus. Il faut être partout, tout le temps. Tu te disais l’autre jour qu’être écrivain aujourd’huice n’était pas ou plus seulement se contenter d’écrire une œuvre, déclinée, reprise, infléchie, savamment construite de texte en texte. Être écrivain aujourd’hui c’est avoir une compte Twitter, une page Facebook, un blog, un profil Instagram. Tu coches toutes les cases ou presque. Mais même ça ne suffit pas. Il faut les alimenter, ces monstres. Faire de l’esprit, être drôle, se montrer intelligent, mettre à jour ses divers profils, poster un jeu de mot par jour, une pensée par jour, un aphorisme par jour, une citation par jour, une photo de livre par jour. Dire ce qu’on a lu, ce qu’on a aimé lire, ce qu’on ne lira pas, pourquoi on ne le lira. Liker les posts des gens importants, retweeter les auteur.e.s en vue, laisser un commentaire, montrer qu’on existe, qu’on est là, tendre des perches, tagger les gens qui comptent, leur faire signe, leur dire à quel point on les trouve brillants, que ce qu’ils font est drôle, est intelligent, est admirable. Il faut dire ce qu’on a mangé, posté les photos, informer des endroits qu’on a visités, les expos qu’on a vues, les films qu’on est allé voir, ce qu’on en a pensé, les concerts, la kermesse des enfants, le rendez-vous chez le coiffeur, la queue au péage. Il faut dire ce qu’on pense des prix littéraires, ça c’est important, montrer qu’on s’en cogne — de toute façon les prix littéraires c’est bidon, qui a jamais entendu parler de Guy Mazeline? —, préciser (;-) qu’on n’est pas dupe, que si jamais un jour on te faisait l’affront de te décerner un prix tu le refuserais, toi, le Nobel à Thomas Pynchon c’est pour quand?, et le Wepler pour Lucie Taïeb, Les échappées est un livre magnifique, comme tu ne sais pas les écrire, le seul de la rentrée que tu as lu pour l’instant, parce que la rentrée littéraire c’est comme les Prix d’automne, une opération marketing à laquelle il ne faut pas sacrifier. Il faut dire pour qui on vote aussi, ce qu’on pense des Gilets jaunes, comment sortir de la crise migratoire, que Mélenchon est un clown, qu’il faut faire quelque chose pour le climat, il faut relayer des pétitions, livrer une analyse du Brexit. Se faire aimer. Se faire haïr aussi. Il faut lancer des polémiques, surtout quand on a un livre qui s’apprête à sortir, dire des conneries, dévoiler sa face sombre, admettre qu’on a commis des erreurs de jeunesse, ce à quoi on reconnaîtra qu’on est humain après tout, allez vous faire foutre, toi tu n’as jamais aimé la pistache jusqu’il y a peu, y a que des imbéciles qui. Et puis il faut tenir un journal, qu’on publie en ligne au jour le jour, donner un accès transparent sur la pensée en marche, le travail quotidien, on devrait même décompter l’avancée du roman en cours — ce matin à 7h42, le #4 comptait 391 pages, 140 342 mots, 812 938 caractères (espaces compris), 1 126 paragraphes, 11 626 lignes; puis faire part des tracas quotidiens (mal dormi cette nuit; plus de brioche), du programme des jours à venir. Et une fois qu’on a fait tout ça, il faut encore veiller au référencement du site sur internet, activer les flux RSS, autoriser les commentaires au bas de chaque article, inviter les visiteurs à s’abonner à la newsletter, entretenir l’interaction avec ton lectorat qui, à force, finira bien par faire exploser — à défaut de tes ventes — ton nombre d’amis Facebook et d’abonnés sur Twitter. Gloire aux miroirs. 

(070919)

On t’a fait remarquer que tu n’avais plus rien écrit ici depuis le mois de février. Ce qui t’a surpris. Que quelqu’un le remarque. Que quelqu’un lise tes mots. Qu’il arrive qu’on pénètre à l’intérieur de ton crâne. Il semblerait que ce soit vrai, tu n’as rien écrit ici depuis le 28 février. Tu t’es principalement occupé, pas loin d’ici, d’inhumer le #3 — ce que du reste tu n’as pas fini de faire. C’est entre autres à ça que tu as pensé, à la notion d’échec, pour voir comment celle-ci pouvait éventuellement continuer de nourrir ta pratique au-delà de toute rhétorique désormais conventionnelle et un brin fallacieuse sur le fameux « échouer-mieux ». Qu’un texte ne soit pas publié, pour diverses raisons, ne l’empêche pas d’exister — ombre, spectre, fantôme, monstre, rebut. Ni d’en faire exister d’autres. Tu n’as pas remis le nez dans ton #3 depuis que tu en as achevé la dernière version. C’était quand? Tu n’es plus sûr. La réponse ne doit pas être bien loin, il suffirait de vérifier. Pendant un temps tu publiais sur Twitter des extraits du #4, comme tu l’avais fait pour le #3. Au début, tu reportais machinalement les dernières phrases écrites à l’issue de ta session de travail, tronquées par le décompte des 280 caractères. Puis tu t’es mis à piocher un peu au hasard de tes relectures et récritures du jour. Enfin, tu ne sais plus trop pourquoi, tu as cessé de le faire. Le regard par-dessus l’épaule, ou son absence. Te gênaient. L’invisibilisation du texte qui en découle. Ce qui, d’une certaine manière, est assez paradoxal. Publiés, ces extraits devenaient invisibles. D’ailleurs, ils sont encore là, quelque part, dans les profondeurs de la plateforme — accessibles sans doute à qui se donnerait la peine de les retrouver. Illisibles pourtant. Enterrés sous le brouhaha du temps, emportés par les flux, les thread, les RT, la petite musique de notre époque. Peu importe. Depuis février tu as écrit. Tu as continué de te consacrer au #4. Tu as traduit. Tu as lu aussi. Tu as corrigé des copies. Tu as regardé des séries, Chernobyl, notamment, sur laquelle un instant tu as envisagé d’écrire quelques lignes ici, en réponse à certaines réactions que la série avait pu susciter dans la presse. Puis tu as repoussé. Puis tu n’y as plus pensé. Puis tu t’es dit que de toute façon tout le monde s’en foutait royalement de ce que tu aurais pu en dire; ce qui t’a pas mal soulagé. Tu as tondu ta pelouse. Tu es allé dans des musées. Tu as fêté les 10 ans d’A. Les 13 ans de H. Il y a eu l’anniversaire de C. aussi, qui n’aimerait pas que tu dises son âge. Sans doute parce que tu es plus jeune qu’elle. 5 mois et demi, c’est pas rien. Tu as changé de chaussures. Tu as appris à faire des pizzas. Tu es parti en vacances. Tu as taillé tes haies. Tu as vu un kiné pour ton genou. Tu as voyagé. Tu as pris la mer en photo de chaque côté de l’Atlantique. Les photos, tu les as ensuite publiées sur Instagram. Tu veux vivre avec ton époque. Tu as vu des phoques. Tu as commencé à voir un autre kiné pour ton genou. Tu as fait des allers-retours en train. Tu as signé pour une nouvelle traduction. Tu en as perdu une autre. Tu as rencontré Antoine Volodine. Tu as relu un peu de Melville. Tu n’iras pas enseigner cette année. Tu te dis que ce serait l’occasion peut-être de t’aérer plus souvent l’intérieur du crâne. Tu verras bien.

(280219)

Tu attends encore quelques retours d’éditeurs mais il faut te rendre à l’évidence: selon toute vraisemblance le #3 ne sera pas publié. Ce qui n’est sans doute pas plus mal. À la publication de Charøgnards puis d’À tous les airs, tu avais entrepris d’exhumer patiemment chaque projet, ici puis . Il te faut désormais songer à inhumer celui-ci. Tu lui as trouvé sa place. C’est ça ou t’acharner, décider que, le récrire, et le récrire encore. Tu restes persuadé que ce projet pourtant valait la peine que tu t’y colles. Qu’enfoui en lui demeure un roman, une œuvre à côté de laquelle tu seras passé. Tu pourrais rebrousser chemin, la chercher dans les marges de ce texte raté, dans ses silences, ses failles, ses ombres. Et peut-être le feras-tu. Mais pas tout de suite. Tu te consacres dorénavant au #4, entamé il y a deux ans. Tu aimerais aboutir à une première ébauche d’ici l’été, mais tu avances lentement, le projet se transforme de jour en jour, accueille de nouveaux éléments, se complexifie. Quoi qu’il en soit, et quoi que tu en fasses, ce nouveau texte aura en partie été rendu possible ou pensable grâce au #3. Tu n’écrirais pas comme tu écris aujourd’hui si tu n’étais pas passé par la réflexion menée dans le cadre du #3. On n’écrit pas pour rien. Les ratés contribuent au parcours qui lentement se dessine, en sont aussi des étapes essentielles; des faux pas, peut-être. Mais pas malgré tout.


(300119)

Le temps passe; l’étau se resserre sur le #3, dont les jours maintenant te paraissent comptés. Tu en as pas mal discuté avec Pierre ces dernières semaines. Tout ceci est compliqué. Il y a là néanmoins quelque chose de rassurant. Quand même. On pourra toujours pester, se plaindre, crier au scandale, déplorer ce qu’on voudra dans l’édition aujourd’hui. Mais non. La publication ne doit pas être un automatisme. Avoir publié ne garantit aucunement la publication de ce qui suit, ne prémunit en rien contre l’échec à venir. Tu trouves ça plutôt sain, toi. C’est peut-être ce qui différencie les écrivains des autres comme toi qui se contentent d’écrire; ce qui n’est pas la même chose. L’écrivain publie — c’est à ça qu’on le reconnaît. Lui refuser la publication, c’est l’affecter dans son être même. Son ego en prend coup. Les autres parfois tentent de se faire passer pour des écrivains, mais personne n’est dupe. Rejeter leurs textes ne doit pas les affecter ni les blesser. Ils savent très bien que leur, quoi? statut? d’auteur publié est précaire et contingent. Depuis le début ils sont marginaux, acceptés à la marge: par des maisons d’édition indépendantes, qu’on dit « petites », dont la viabilité économique est parfois, voire souvent, tout aussi précaire. On les lit d’ailleurs à la marge, aussi, après les lectures obligées des rentrées littéraires. Tiens, tu te souviens du commentaire d’un journaliste à l’occasion de la sortie de Charøgnards, qui précisait à ton éditeur que « maintenant qu’il avait terminé de lire la production des grosses maisons d’édition il allait pouvoir consacrer un peu de temps aux petites. » Tu ne te plains pas. Au fond, tout ça est on ne peut plus rationnel et logique. Il faut bien que le monde de l’édition tourne, lui aussi. C’est précisément ce qui lui permet, à la marge, de se diversifier. Pourquoi tu écris tout ça aujourd’hui? Tu ne sais pas trop. Peut-être pour te dire qu’il n’y aurait aucune injustice à ce que ton #3 ne paraisse pas. Que l’échec lui était intégré, inscrit en son sein dès le départ. Que ça fait partie des règles du jeu et que tu les acceptes. Que la littérature reste un pari dans le vaste monde des affaires.