fraction

(230920)

Pas beaucoup d’intérêt, à tes yeux, de critiquer et dénigrer tel ou tel livre, ni d’en conspuer l’auteur/e. Tu n’as jamais voulu jouer ce jeu-là; qui exige une assurance, des certitudes que tu n’as pas. Et puis, pour une raison qui t’échappe, tu n’as jamais abordé les textes au gré d’un j’aime ou j’aime pas. La littérature pour toi ne se résume pas à ça. Mais à un intérêt, plutôt. Tu reconnais l’intérêt que peuvent avoir les textes. Raison pour laquelle tu t’es toujours épargné ceux qui n’en ont pas. À savoir ceux — et on sait d’avance qui ils sont — dont le propre est de reciter des formules: littérature de genre, par exemple, ou littérature dite populaire, ou littérature blanche. Ce qui ne veut pas dire que les textes qui se publient dans ces catégories, d’ailleurs sans doute pas hermétiques, soient de facto mauvais. Juste que le travail qui s’y déploie ne t’intéresse pas. Tu ne les lis donc pas. Or récemment il t’est arrivé de t’arrêter sur deux textes; de te dire, en les lisant, que quelque chose n’allait pas. Ce que tu ne fais jamais. Tu te laisses porter par le travail de l’auteur/e, tâches de comprendre ce qu’il ou elle a voulu faire, comment, ce qui marche, ce qui te paraît moins réussi, mais sans juger. On apprend en lisant et de ces lectures tu retires toujours quelque chose. Une manière de. Une tentative. Une idée. Une impasse. Cet été, par exemple, en relisant Gravity’s Rainbow, tu as eu comme une sorte de petite épiphanie. Bien sûr. D’un coup c’était évident. Ça faisait des mois, voire des années — en fait cette question remuait depuis l’entame du #4 et de l’inflexion de certains de tes partis pris jusque-là — que tu te la posais, cette question. Et puis, voilà, ça t’est apparu, l’évidence même que tu avais toujours eu sous les yeux sans jamais vraiment la mesurer. Et donc, ces deux textes ont connu ou connaissent un certain succès. Succès d’estime autant que commercial. Toi qui finalement lis assez peu tes contemporains en français, tu avais jugé pertinent de te plonger dans le travail de ces deux-là. Et très vite quelque chose te retient. Pourtant, le succès que ces deux textes rencontrent ne te paraît pas immérité. Loin de là. Tu comprends. L’écriture, le style, oui — il y a quelque chose. Quelque chose d’intéressant. Et pourtant, plus tu avances, plus ça t’agace. Parce qu’au fond, toi, tu y vois un défaut majeur. Un vice de fabrication. Quelque chose qui te saute aux yeux et qui fait que le texte, malgré sa force, malgré sa beauté, malgré tout ce qu’on veut, ne prend pas. Tu t’étonnes même que personne ne semble s’en affoler. C’est comme si on avait collé une turbine d’airbus au train d’un cheval. La turbine oui. Le cheval d’accord. Mais les deux ensemble? Alors la question que tu te poses, ce qui te chiffonne, c’est pourquoi tu es le seul à t’en émouvoir? Pourquoi il n’y a que toi que ça agace? Pourquoi personne d’autre ne dit non, ça ne va pas; c’est beau, d’accord, mais ça ne marche pas. Tu penses avoir compris aujourd’hui. Ça ne dérange personne, parce que ce sur quoi on s’arrête, c’est l’histoire. Le récit. Ses inflexions, ses surprises. Sa ténacité à traquer cette histoire, jusque dans ses recoins les plus glauques. Il suffirait que l’écriture soit maîtrisée, un brin lyrique, poétique, bref stylée, et c’est l’apothéose. Or ébloui par l’un ou par l’autre, le récit ou le style, personne ne semble plus reconnaître que l’un ne marche pas sans l’autre; que le style découle du récit, que le récit se fond dans le style. Là, tu n’as assisté en fin de compte qu’à la superposition forcée, artificielle, de l’un sur l’autre. Finalement, ce qui t’agace dans tout ça, c’est que tu y vois une grossière erreur. Le texte n’a pas été pensé. Il a, lui aussi, eu recours à des formules apprises par cœur. Ce que tu te dis alors: Écrire, et c’est là la difficulté principale, c’est peut-être désapprendre toutes ces formules. Tapies toujours à l’ombre des belles phrases. De leur enchaînement.

(160920)

Un roman aujourd’hui, c’est quoi? En ce qui te concerne, c’est d’abord une longue période de maturation, qui s’étale sur plusieurs années. Le projet existe bien avant que tu ne l’entames; il est remisé dans un coin de ton esprit où viennent s’accumuler les notes mentales. Quand arrive son tour, il y a une première phase qui consiste à le chercher pour le débusquer, le faire sortir — il a beau être là, tu ne sais pas encore à quoi il ressemble; il faut apprendre à le reconnaître parmi ses doublures, ses faux-semblants, ces versions possibles de ce qu’il ne sera pas. Cette phase est sans doute l’une des plus fastidieuses, des plus délicates aussi, car c’est là, à tout moment, que le roman peut te glisser entre les doigts, que tu prends le risque de le confondre avec un autre. Ce qui sans doute a dû t’arriver pour le #3. Quand enfin, après une durée variable, tu penses l’avoir déniché, l’écriture proprement dite peut débuter. Le texte s’échelonne dans diverses versions, que tu reprends régulièrement, l’écriture étant indissociable de la relecture. Tu dois apprendre à lire ton texte, à le sonder, à circonscrire ses impensés, renier ses facilités, écouter ce qu’il a à te dire, les propositions qu’il te fait, reconnaître ses résistances. Car au fond écrire, enchaîner les mots, empiler les phrases, accumuler les pages — tout ça t’est relativement facile. C’est le piège dans lequel tu te laisses tomber; celui de la facilité, d’une langue pétrie de clichés, ces mots qui aimantent les autres, toujours les mêmes, ces phrases qui s’emballent et étirent le texte. À l’heure où tu commences ton cinquième texte, c’est ce que tu n’as toujours pas appris à faire. Freiner. Ralentir. Contraindre. Libérer, non — la langue coule en toi librement, ce sont ses expressions toutes faites, ses évidences, les métaphores qui n’en sont plus à force d’être répétées et galvaudées, tous ces mots qu’on a au bout de langue et qui se bousculent. C’est là que commence le travail, le véritable labeur de l’écriture. Tracer et retracer la phrase, de sillon en sillon. Tout cela prend du temps bien sûr. Chaque projet dicte son rythme jusqu’à la fin. Qui n’est jamais préméditée. Quand bien même — ce que tu tentes, là, à l’orée du #5 — tu commencerais par la fin, si tant est que tu aies une vague idée de ce à quoi elle doit ressembler, de ce point qui attire et met en branle l’écriture, fin du livre et fin de l’écriture bien sûr ne coïncident pas. Jamais. La fin de l’écriture est ce moment à partir duquel le geste n’est plus reconductible; il s’épuise de lui-même, s’abîme, se raréfie. Tu as alors une version, une ébauche, une esquisse. Qu’il te faut alors reparcourir. Patiemment en redessiner les contours, les affermir, varier les angles. Remplir des formes vides parfois, gommer les excroissances, les à-coups. Prendre de la distance pour tenter de modifier ta perspective sur le texte. T’efforcer de le regarder différemment. Ce travail est infini. Tu pourras toujours tout reprendre. Tout corriger. Rectifier. Redessiner. Le geste, sa force initiale épuisée, demeure perfectible. Alors il faut une décision. Un coup d’arrêt toujours arbitraire. Que peut te fournir un éditeur par exemple en acceptant de le publier. Alors commence une nouvelle attente. Les préparatifs. On relit encore, traque encore les dernières scories, chasse encore les coquilles. On tente d’alléger. De clarifier. De fluidifier. De lisser. On attend longtemps, en général. Parfois le temps nécessaire à l’écriture du texte suivant. On s’impatiente. On voudrait que ça aille plus vite. Parce qu’au fond tu sais que ce projet, vieux de plusieurs années maintenant, s’éloigne de toi à mesure qu’un autre t’appelle. On veut s’en débarrasser, ranger tout ce qui traîne sur la table pour laisser à l’autre toute la place qu’il requiert. Mais il faut le temps d’accorder le projet au calendrier de l’éditeur; de préparer la maquette, de la corriger; de préparer les épreuves, de les corriger; il y a toutes les considérations commerciales. Les premiers services de presse. Les premiers retours, éventuellement. Puis lorsque paraît le texte, enfin, après quoi? quatre, cinq, six ans?, il est immédiatement étouffé par des dizaines et des dizaines d’autres; la presse se ruera sur les « dix textes qui feront la rentrée » avant que ne tombent les premières listes des romans en lice pour tel ou tel prix prestigieux. Le tien fera l’objet d’une poignée d’articles élogieux sur quatre ou cinq blogs, peut-être. On t’invitera dans une ou deux librairies. Ça durera deux mois. Puis il te faudra attendre deux, trois, quatre ans si tu es chanceux, avant de pouvoir remettre tout ça. 

(230720)

Donc ça prend toujours plus de temps que prévu. Le projet existe depuis plusieurs années, depuis le début même, ou pas loin, tu sais ce que tu veux faire, quelle forme il doit prendre, ce qui l’appelle, le titille depuis tout ce temps. Longtemps il a été remisé dans un coin de ton crâne, tu le nourrissais de petites notes mentales. Et puis un jour c’est son tour, c’est à lui de sortir, il passe au premier plan, éclipses les autres. Tu as beau savoir, au fond tu ignores encore à quoi il ressemble. Les éléments se mettent en place, le matériau à utiliser. Mais tout ou presque a beau être , il faut encore chercher. Écrire, c’est d’abord ça: exhumer le projet, le fouiller, le jauger, et puis trier, rejeter, retrouver, regarder, écouter, tenter, attendre, écarter, arrêter. Guetter. C’est comme un rendez-vous, en quelque sorte. Sauf que tu ne sais pas exactement où ni quand, ni qui tu vas rencontrer. Tu as une vague idée, c’est tout. Il faut être en avance pour être certain de ne pas le louper. Avec, toujours en tête, la possibilité d’être arrivé en retard. Et pas au bon endroit. Alors tu continues de faire le guet.

(210720)

Les dialogues. Ça te tue un roman. Il n’y a qu’à ouvrir un livre au hasard, chercher les dialogues, lire une ou deux répliques. Tu sais d’avance à quoi t’en tenir. On a beau faire tout ce qu’on veut, les dialogues trahissent toujours l’écriture. Trop ou pas assez, ils sonnent faux, souvent. Surfaits, surjoués, surécrits; ou alors, à l’inverse, ils restent blancs. Neutres. Juste écrits. Bien écrits. Peut-être. Jamais parlés. Il doit y avoir des exceptions, des auteur/e/s qui excellent dans le dialogue. Bien sûr. Il n’y en a aucun dans Charøgnards; ni, à proprement parler, dans À tous les airs. Ni dans le #4. Ou alors ils sont dissimulés, tentent de passer pour autre chose. C’est en tout cas dans la littérature francophone que tu la remarques. Cette inanité des dialogues. Tu ne la vois pas, ou peut-être ne l’entends-tu pas en anglais, qui s’accommode mieux de l’oralité, faut croire. En attendant tu cherches à disparaître. Crains ne pas y parvenir. La preuve. Ce site aurait besoin d’être repensé. Revenir, ou venir plutôt, à la formule blog. Une sorte de journal. Sauf que le journal présuppose des choses à dire. À consigner. Il faudrait trier. Ou faire semblant. Te dire que ça fait aussi partie de l’écriture. Écrire en dehors, dans les marges des travaux en cours. Tu es toujours à la recherche du #5. Tiens, ce serait quelque chose, ça — parler de cette recherche. Peut-être demain. Tu voudrais supprimer toutes les pages de ce site. Tout recommencer. Beaucoup aimé If de Marie Cosnay et Barn 8 de Deb Olin Unferth.

(010720)

C’est toujours un sentiment étrange, une part de satisfaction, une autre de nostalgie; le soulagement d’être arrivé au bout, la peur d’avoir raté quelque chose. Tu as envoyé la nouvelle version du texte à ton éditeur ce matin. Tu n’oses pas dire la dernière car tu sais qu’il y en aura d’autres. Que le fichier que tu as envoyé ne constitue qu’une étape dans la vie du livre. Ou ses vies. Ça a combien de vies, un texte? On dit d’un livre, lorsqu’il est publié, qu’il « sort » — qu’il voit le jour. Or à bien y réfléchir, ce serait peut-être tout le contraire. Le livre, l’objet achevé, est le cercueil dans lequel reposent les reliques du texte. C’est peut-être ça, au fond, qui attise la nostalgie; savoir que le texte a franchi une étape de plus, ce matin, vers sa propre fin. Au-delà de laquelle, si le livre se met à exister pour autrui, le texte pour toi achève de mourir. On n’accouche pas d’un texte. Cette image est fausse. On l’enterre. On lui dit adieu. On l’abandonne. On lui tourne le dos. On l’oublie. Il faut y penser quand on entre dans une librairie. Une librairie, c’est un cimetière pour livres. Ils y ont leur place, un temps, avant de la céder à d’autres. Au rythme où ça va. Écrire, ce serait appeler la mort, en quelque sorte. La regarder en face. Décider quelle forme lui donner. La programmer. Et lire, par conséquent, ce serait dompter la mort, adopter un cadavre. Le disséquer. De loin, contempler les vies qu’il aura pu mener. Celles auxquelles on n’a jamais accès.

Non, tu rigoles.

(250620)

Tu te méfies, t’es toujours méfié des écritures prétendument transparentes, qui d’emblée affichent leur rapport au monde, leur volonté de dire le réel, de l’expliquer, de le mimer, celles qui chercheraient à rendre leur propos vraisemblable, qui s’évertuent à faire de leurs personnages des êtres clairement identifiables, pétris dans leurs névroses, leurs ambitions, leurs fantasmes, leurs échecs, personnages du quotidien qui paraissent tout droit sortis du supermarché ou de leur entretien d’embauche ou qu’on croise le dimanche à la sortie de la messe ou au détour d’une allée dans le bois où ils évacuent la pression de la semaine en courant leurs 5, 8, 10 ou 12 kilomètres. Tu t’es toujours défendu d’avoir quelque chose à dire, de dessiner des fictions aux velléités réalistes, d’esquisser un rapport transitif à l’écriture — écrire le monde de l’entreprise, écrire le chômage, écrire le malaise social, écrire la finance, écrire le réchauffement climatique, selon une même formule écrire + <objet>, répétable à souhait, toujours la même, où l’objet serait confondu avec ce qu’on appelle bizarrement le « sujet » qui pour être efficace tiendrait en deux-trois mots, une phrase, un pitch répondant d’avance à la question « Ça parle de quoi? », or voilà le problème: ça ne parle pas — ça écrit, ça essaie, ça cherche. Mais quoi? Si tu le savais d’avance tu n’aurais pas besoin de le chercher. La question serait plutôt de savoir comment?avec quoi?, depuis quelle position, quel point de vue, quelle langue? Or déjà avec le #3, resté lettre morte, tu opérais un changement de cap. Qu’est venu confirmer le #4. Les raisons pour lesquelles s’est opéré ce changement, timidement pour le #3, plus franchement pour le #4, sont multiples. L’envie de faire autre chose, déjà. De ne pas laisser l’écriture s’enliser dans les ornières qu’elle avait creusées depuis À tous les airs. La gratuité, le geste, l’intransitivité qui t’aiguillaient t’avaient mené là où tu t’es retrouvé à l’été-automne 2017. À l’époque, le #3 était terminé. Tu avais enchaîné, sans temps morts ou presque, l’écriture de trois romans. Trois romans formellement différents qui toutefois avaient sans doute plus d’affinités l’un avec l’autre que tu ne t’en étais rendu compte au préalable. Mais ce n’est pas là que tu veux en revenir. L’autre jour, en lisant les programmes de rentrée qui commencent à tomber, tu t’es arrêté sur un roman vraisemblablement écrit dans une veine dystopique. Un de plus, tu t’es dit. La dystopie, ce qui en découle, ce qui l’annonce, est dorénavant notre réalisme. C’est-à-dire que le réel qui s’y déploie — le nôtre, toujours, ses traits grossis juste — est comme devenu sa propre caricature. Notre quotidien est une parodie. Mauvaise peut-être. Qui ne fait plus rire grand-monde. Alors c’est comme s’il fallait surenchérir, comme pour permettre à la fiction de reprendre ses droits. On plante le décor dans un ailleurs dévasté, ruiné, irrespirable, quadrillé. On déplace. On remplace. On déporte. On métaphorise. On allégorise. Bref, c’est ce que tu t’es dit sur le coup, alors que justement l’objet du #4 était, dans son retour vers ce qu’il convient d’appeler une forme de réalisme, de coupe franche dans un réel immédiat (trop sans doute, peu importe), son objet était donc précisément d’éviter la plongée dystopique. La dystopie ne fait plus peur, puisqu’on y est, qu’on y vit, qu’on continue d’y bien vivre même pour la plupart. D’où son attrait peut-être. Elle est devenue objet de consommation, de désir. On cherche à mieux la connaître. La raffiner. Luxe et échappée. Forme de voyeurisme. Il y a donc une demande, et qui dit demande dit offre. Alors on offre. Or l’enjeu littéraire, aujourd’hui, serait peut-être de trouver le moyen de revenir en arrière, de penser non pas l’après, ce vers quoi on marche, inéluctablement, le mur et le vide qu’il cache, mais ce qui nous fait marcher en premier lieu, ce qui nous pousse, l’en-deçà, le déjà-là d’où s’élance l’appel vers un vide toujours plus creux, plus vide, plus vrai, même si tu ne sais pas trop ce que ça veut dire; le tout sans pour autant, et c’est là l’essentiel, renoncer à la fiction. Car dans la fiction se jouent trop de choses. Tu y vois aujourd’hui une nécessité, un impératif. Une dimension éthique en quelque sorte, et le risque aussi qu’elle charrie: celui de l’obscène, de l’aveuglement, du sensationnel, celui de — tu ne sais pas, tu ne sais plus. H. a 14 ans aujourd’hui. Ça compte. 

(160620)

Relire. Chercher la coquille. Traquer la phrase de trop. Dégonder la trop droite et polie. Colmater les brèches. Peser la justesse du mot. La nécessité de l’adjectif. Être à l’écoute d’éventuelles dissonances. Les temps qui sautent. Compter. Reprendre. Relire. Gommer les redites. Soigner les accords. Les coupes. Les jointures. Lisser. Salir. Avancer. Rebrousser. Soigner. Amputer. Prendre du recul. Projeter. Recommencer. Relire. Chercher les angles morts. Les impensés. Les prêts-à-écrire. Relire. Sans te laisser endormir par le rythme hypnotique des phrases qui auraient forcé leur venue au texte. Toujours plus facile à dire qu’à faire. Pour certains, un texte doit absolument passer par le gueuloir — étape indispensable pour savoir « si une phrase est bonne. » Tu ne l’as jamais fait. Ton rapport au texte, à l’écriture, n’est pas de cet ordre-là. Vocal. Il est avant tout visuel. Qu’il puisse y avoir une voix, oui, sans doute. Même plusieurs, ce qui, dans le cas du #4, est littéralement le cas. Qu’elles soient travaillées, ces voix, ou qu’elles doivent l’être en tant que telles, c’est-à-dire en tant que voix, oui. Aussi. Mais tu n’as jamais très bien compris pourquoi cette voix, ces voix devaient absolument transiter par la tienne, venir s’ancrer dans ta bouche, s’incarner dans ton corps. Car ces voix que tu composes n’ont pas d’autre existence que sur la page. On pourra tenter de les faire retentir. L’exercice pourra être plus ou moins bien réussi; et s’il ne l’est pas, c’est peut-être parce que sur le papier la voix était éraillée, hésitante, froide, bleue, mal perchée, inarticulée. Mais il est des voix qui n’ont pas vocation à retentir ailleurs que sur la page, que sous les yeux. Tu crois à la primauté du visuel en matière d’écriture. Tu portes une attention particulière à l’agencement des mots à l’écran; à la façon qu’ils ont de s’assortir les uns aux autres — leurs couleurs, leurs longueurs, les rimes visuelles, l’enchaînement des consonnes et des voyelles, la forme que prend le texte sous tes yeux, les réseaux de blanc qui tissent les mots, le découpage de ses bords quand tu passes à la ligne, que tu en sautes une ou deux ou trois, que tu changes de pages. Quand tu mets un point qui appelle la majuscule. Un tiret qui trace, qui troue, qui déchire. Tu abuses des tirets, tu le sais, mais c’est qu’ils miment, tirent, gesticulent, tailladent la surface du texte; ils étirent le regard, l’entraînent autant qu’ils l’arrêtent, suspendant le mouvement de la phrase. La relecture est un travail fastidieux. Délicat aussi, car il se positionne dans un entre-deux; le texte est fini, le roman achevé; mais il bouge encore — il avance furtivement vers la publication, qu’il appelle, qu’il aguiche, celle qui dès lors mettra un terme définitif à ses derniers soubresauts; celle qui refoulera tous ses possibles. Le texte peut encore être raté. Le travail que tu fais là, il faudra pourtant le refaire à partir des épreuves. Que tu n’auras pas avant un bout de temps. 

(080520)

Finalement entamer le #5 s’avère plus compliqué que prévu. Sans doute dû au climat actuel, à l’incertitude qui pèse sur la publication du #4, soumise à tant de paramètres: comment les librairies sortiront-elles de la crise, quel impact cela aura sur les éditeurs indépendants? La publication te paraît désormais encore plus lointaine qu’elle ne l’était. Pourquoi écrire si les textes restent confinés? Non. Là n’est pas la question. Il faut impérativement dissocier le temps de l’écriture, qui s’écoule et s’épuise, et celui de la publication, qui retarde et relance. L’un t’appartient, l’autre pas. L’écriture ne s’arrête pas, pas tant que tu parviens à en maîtriser le temps, la course sombre et indécise. Vouloir temporiser n’a de sens que si l’écriture l’exige. Pour pouvoir maintenir un projet à l’écart de l’autre. Question d’ombre. De dynamique. De souffle. C’était crucial pour permettre au #4 de s’émanciper du #3 et des deux livres qui l’ont précédé. Mais cette pause, ce que tu te dis maintenant, ne doit pas être forcée ni imposée de l’extérieur. Tu dois dissocier l’écriture de la publication. La publication n’est pas, ne doit pas être l’aboutissement nécessaire de l’écriture. La publication ne devrait même pas te regarder. Parfois tu te dis que le système américain est quasi salutaire pour l’auteur. Tu écris; tu termines. Tu envoies le texte à l’agent. L’agent se démerde avec. Ce n’est plus de ton ressort. Le reste n’est qu’une forme de narcissisme à laquelle tu aimerais pouvoir échapper. C’est aussi pour ça que la musique t’attire encore. Tu composes, tu enregistres, tu postes ça sur internet quelque part. En une semaine, tu t’es débarrassé du truc. Qui vivotera au gré de quelques algorithmes. Bam. Bien sûr, on pourra toujours revendiquer qu’un système semblable est possible, voire souhaitable pour la littérature, que l’édition relève d’un monde ancien et condamné, qu’il suffit désormais d’une chaîne youtube car c’est là qu’est la littérature d’aujourd’hui et de demain. C’est possible. Et sans doute y viendras-tu un jour. Tu ne sais pas. Quelque chose. La musique est immédiate. Ce qui fait à tes yeux qu’elle peut assez facilement s’accommoder des flux. Pour le littéraire, non. Tu ne sais pas. Ne crois pas. Te dis que ce qui fait le littéraire, c’est la distance. La prise de recul. Le temps. La temporisation. Écriture et musique, oui, sans doute, se font sur des tempos différents. Bref, tu as repris là où tu t’étais arrêté en 2013 ou 14, et as donc donné naissance à mytrendypianobar.

(160420)


Tu as commencé les corrections sur le #4. L’as relu intégralement, opéré les changements qui s’imposaient. Quelques parties t’interrogent encore — une surtout, la plus conceptuelle du livre, celle dans laquelle se jouent des choses essentielles; celle aussi qui en est le point de départ. Initialement, le projet devait se tenir à cette seule partie. Évidemment le livre final n’aurait pas été le même. Il aurait eu l’avantage d’être beaucoup plus court. Or il lui aurait manqué quelque chose; une ouverture — des temps de respiration. Le choix d’élargir la perspective, de sortir de cette impasse, de greffer d’autres voix sur celle-ci, inaudible, aura été le bon. De ça tu es sûr. La supprimer, cette voix, ferait néanmoins s’effondrer l’édifice. Quant au #5, tu hésites encore à l’esquisser. Quelque chose te retient toujours. Tu te dis qu’au rythme où vont les choses — et la crise actuelle n’arrange rien —, tu as le temps. Le #4 ne devrait pas sortir avant l’automne 2021. Au plus tôt. C’est-à-dire si rien ne bouge d’ici là. Le temps est une denrée rare, qu’on semble avoir étrangement en trop ces jours-ci. Mais un jour tu en manqueras. De ça aussi tu es sûr. Commencer le #5 pendant que tu en as le temps. Ce que tu commences à te dire. Tu as lu des biographies. Te plonges dans des vies que tu aurais pu fantasmer, que tu connaissais sans connaître. Te dire que si tu l’écris, ce #5, c’est peut-être aussi pour prolonger le fantasme. C’est marrant. Dit comme ça, on pourrait croire que tu te penses comme tous ces écrivains qui inventent des personnages afin de vivre leur vie trépidante par procuration. Tu seras espion. Super-flic. Puissant et beau et riche. Une femme. Un magicien. Tu voyageras dans le temps. Un assassin. Chasseur de baleines. Virologiste. Après Blake Butler — tout relu sauf 300,000,000 —, tu relis maintenant Ben Marcus pour le projet CNRS. Te dire que des romans comme The Flame Alphabet sont aujourd’hui caducs ou presque. Qu’on ne les relira plus comme on les lisait encore il y a peu. Qu’on ne pourrait plus les penser désormais. Ou du moins pas en ces termes. Et puis tu as songé revenir au #3. En faire un projet numérique. Un roman pour ordinateur. Ce qui, au vu de ses partis pris formels, serait plutôt une bonne idée. Mais il faudrait en partie le repenser. Et développer des compétences informatiques que tu n’as pas, ne serait-ce que pour en dessiner l’interface. Rien de bien sorcier, mais mettre le nez dans le code malgré tout, pour faire de la page ce que tu veux qu’elle soit. On devrait tous être capable de faire ça. Il faudrait prendre le temps d’apprendre.