fraction

(120119)

Tu pourrais passer tes journées entières à écrire, ne pas t’arrêter, plonger toujours plus profond dans la langue, tenter d’en extirper une matière, une forme, la manipuler, la malaxer, la déchirer, la reprendre, l’étendre, la filer, la contempler. Tu envies les écrivains, s’il en reste (il en reste) qui ont ce luxe de baigner à longueur de journées dans l’écriture. Ou à défaut, sa possibilité. Tu les jalouses. Tu imagines la façon dont ils occupent et partagent leur temps, entre écriture et lecture. Tu les fictionnes. Et te fictionnes par la même occasion, en écrivain que tu n’es pas.   

Tu n’as sans doute jamais aussi peu écrit que ces jours-ci. Hier matin, ton temps d’écriture a été consacré à la lecture — documentaire, comme on l’appelle; informative. Tu parviens généralement à sauvegarder trente à quarante minutes d’écriture après la lecture d’une vingtaine de pages. Mais pas hier matin. La prise de notes a débordé puis c’était l’heure. Le réveil de H. qui a sonné derrière la cloison. Une autre journée, officielle, commençait.

Tu te renseignes, oui, te documentes pour le #4. C’est-à-dire que tu cherches des discours, des modes de pensée, des façons d’appréhender le monde, de l’écrire aussi, de le dire, de l’appeler ou de le rejeter. Des fragments de langue qu’on a souhaités aussi proches que possible d’une certaine réalité. Celle avec laquelle tu t’es mis à flirter dangereusement depuis un an et demi. Qui s’étale partout en ce moment, se donne en pâture dans le marasme ambiant. Et on en bouffe. Tu écrivais l’autre jour que tu commençais à bien l’aimer, ce #4. En fait, les choses sont plus compliquées. Tu regrettes le temps où les choses te paraissaient plus simples au moment d’écrire À tous les airs ou Charøgnards ou le #3. Où l’écriture, quoi qu’elle ait pu valoir, semblait se dérouler sans obstacles. Sans obstacles majeurs. C’était sans doute un leurre. Et un piège. Le piège dans lequel tu es sûrement tombé. Cette impression d’approcher l’intuition. Peu importe. Tu joues gros maintenant avec le #4. D’autant que le #3. Tu veux dire qu’il se joue des choses dans l’écriture du #4, des choses dont tu ne souhaites pas parler, que tu ne cherches pas à exprimer, ni ici ni ailleurs, mais qui pourtant sont là, à l’intérieur du crâne, où il te faut les garder, composer avec, avec leur ombre portée, leurs vibrations internes. Donc, tu commences sans doute, oui, d’une  certaine manière, à bien l’aimer, ce roman qui peu à peu prend forme. Ou dont la forme lentement se dessine. C’est-à-dire qu’il possède une force d’attraction suffisamment forte pour te faire y croire maintenant. Faut-il aimer les romans qu’on écrit, du reste? Tu te souviens qu’à un moment, au moment où tu contemplais ce nouveau projet, tu t’es dit que pour qu’il soit réussi, ce roman — réussi en ses termes —, il te faudrait le détester. Entretemps il a changé, le projet a évolué, le roman n’est plus le même. Tu ne peux pas continuer à le détester. Le détester reviendrait à sentir entre lui et toi un désaccord si profond que tu aurais l’impression de t’être dévoyé. D’avoir fait fausse route. Or peut-être est-ce ça, cette possibilité-là, qui depuis le début te retient — qui depuis quelque temps maintenant commence à te laisser t’éloigner, t’enfoncer davantage dans le texte; ne te fait plus te retourner sans cesse; te permet de regarder devant toi, comme ce personnage fantôme qui vient de comprendre qu’il « traversait le temps à la recherche d’un futur. » 

 

 

(060119)

Impossible de ne pas parler du Houellebecq, on dirait. Dont on fait un événement. Ce qui pose question, tout cet engouement. Il y a quelques semaines encore, tout le monde s’en contrefoutait royalement, pas eu l’impression que quiconque attendait ce roman en trépignant d’impatience, on se contentait de tous les autres. Il y a d’abord eu son mariage, les échos amusés qu’il a pu susciter. Puis il y a eu l’annonce, le titre, l’embargo, les déclarations. La légion. La publication. Houellebecq a dû être le premier écrivain contemporain français que tu as lu. C’était Les particules élémentaires. À l’époque, tu lisais exclusivement en anglais, surtout de la littérature américaine, à 95%. Les quelques ouvrages lus en français étaient des titres ayant un rapport plus ou moins direct avec ton sujet de thèse. Quelques Robbe-Grillet, les Beckett (en anglais d’abord, puis en français), les Hortense de Roubaud, Pinget; et des classiques (Flaubert, Céline). Et puis, Houellebecq, à l’époque, comme maintenant, ça devait être l’écrivain français à lire. Alors, par curiosité, tu l’as lu. Avant de retourner à tes amours américaines. Ce que tu en penses, on s’en fout éperdument. Tu ne sais d’ailleurs pas trop ce que tu en penses, si ce n’est que depuis tu n’as plus rien lu de lui. Tu remarques juste qu’au-delà des polémiques, il est assez peu souvent question de littérature ou d’écriture. Il y a les idées, il y a la vision ou le regard, il y a les discours qui sous-tendent l’ensemble. Mais de l’écriture, dans ce que tu as pu lire jusqu’ici, par curiosité encore, il semble être assez peu question, au fond. Soumission est d’ailleurs inséparable, à chaque mention qu’on en fait, des attentats de Charlie Hebdo. Comme quoi, oui, il y a bien quelque chose qui relève de l’événement chez Houellebecq. Sérotonine a pu ainsi déjà être rapproché du mouvement des gilets jaunes. C’est marrant. Parce que, d’une certaine manière, en s’évertuant à faire de Houellebecq — dont le nom, en ce sens, devient lui-même comme une marque: on parle du dernier Houellebecq comme on parlerait du dernier Apple ou Samsung — un événement, au sens médiatique du terme, on le circonscrit d’emblée dans le temps. Il fait date, avant même que quiconque ait pu se l’approprier (cette histoire d’embargo imposé par la maison d’édition ne montre pas autre chose). Il survient — vient par-dessus et écrase tout le reste. Mais ce faisant, il reste cantonné à cette date — cet événement avec lequel il se confond. Bref, il n’est pas dans, il est l’air du temps: une parfaite découpe, une belle tranche d’espace (la France) et de temps (aujourd’hui), une leçon d’Histoire apprise par cœur avant l’heure. Ceux qui aiment aimeront, ceux qui détestent détesteront. Et tous ont déjà commencé à le dire. Ce qui interroge, au fond, c’est cette idée implicite que, s’il ne fallait lire qu’un seul livre en 2019, ce serait celui-ci — voilà ce que dit  au fond la presse qui se jette sur, non pas le livre, mais l’événement. Que la France puisse avoir envie de se construire un écrivain national, pour le meilleur ou pour le pire, soit. Mais au fond, au fond du fond, ce qui se dit à travers tout ça, c’est un certain rapport à la littérature. Un rapport bizarrement consumériste. Voilà le livre qu’il vous faut. Le livre à offrir en toutes circonstances (sauf que tout le monde l’aura déjà acheté, à défaut de l’avoir lu). Le livre que vous devez avoir lu (il faudra faire un effort). T’as pensé quoi du dernier Houellebecq? Comme le dit Houellebecq dans Sérotonine… Houellebecq? J’adore! Non mais dans le dernier Houellebecq… Et d’ailleurs, chez Houellebecq… Page 134 du dernier Houellebecq, il est dit que… Non, mais les gilets jaunes, si on en croit le dernier Houellebecq… C’est simple, t’as lu le dernier Houellebecq? Alors, Houellebecq, POUR ou CONTRE?

Sinon, sortent ces jours-ci les romans de Volodine, Minard, Manon, Chevillard, Decottignies, Teper, Le Floch, Chiche, Bouysse… La littérature française est plus riche que ce qu’on veut bien en dire. La tribune du Monde ne disait pas autre chose. 

Lu 43 romans en 2018, 16 en français, 27 en anglais. Sans compter les textes lus dans le cadre de tes recherches, théoriques, philosophiques ou documentaires. Tu viens de terminer le premier de 2019, Quelques rides de Fabien Clouette, publié en 2014: « C’était un livre qu’on ne lisait jamais, un livre utile, un pose-feuille, comme une fleur dévitalisée. Ça sèche mal d’ailleurs et ça pourrit. On chambrait le chef avec le presse-papiers. » (p. 115)

Le #4 avance lentement. Tu commences doucement à bien l’aimer. 

(221218)

Distraire

A.− Gén. péj. [Le compl. désigne gén. une pers. ou l’un de ses attributs] Détourner de son objet, de son occupation actuelle en reportant l’attention sur un autre objet, sur une autre activité (sentie généralement comme plus agréable).

B.− Non péj.

1. Divertir, récréer le corps ou l’esprit trop préoccupé, occuper agréablement le temps. Synon. amuser, désennuyer
En partic. [Le suj. désigne gén. un enfant d’âge scol.] Détourner de l’étude, du travail par des facéties, des interventions bruyantes. Synon. dissiper.
 
2. Emploi pronom. réfl. Se détendre, se délasser par une occupation agréable.
 
*
 
Non — tu ne penses pas que le rôle de l’écrivain soit de distraire. De détourner l’attention, d’occuper, de faire passer le temps, de faire comme si, de mettre du baume au cœur, de fermer les yeux, de faire beau, du beau, le beau. Pardon, mais s’il a un rôle, « l’écrivain », ce n’est pas celui que tu souhaites jouer. Distraire ou détourner. Car la question qu’on ne pose pas, celle qu’on devine sans oser la formuler, c’est de quoi?
 
On dort mieux les yeux fermés. 

(151218)

Tu passes de moins en moins souvent par ici. Faute de temps. D’envie. De choses à dire, aussi. Depuis ton dernier passage, l’interface a évolué. On te propose maintenant d’écrire en sélectionnant des blocs. Tu n’y comprends plus rien. Plus moyen de justifier le texte non plus. À moins sans doute d’aller bidouiller dans le code. Ce qui t’excite assez moyennement, faut dire.

(Après quelques allées et venues dans l’interface tu as réussi à repasser en mode « classique ». Ton texte sera justifié.)

Tout va trop vite pour toi. Et pas assez. Il faudrait parler du #3. Du #4 aussi. Ou pas. En parler ne t’aide pas. Ne t’aide plus. Pour dire quoi? Le #3 ne verra pas le jour chez Quidam. Ne verra peut-être pas le jour ailleurs non plus. Qu’est-ce qu’on ressent face à ça? Tu ne sais pas. Tu ne peux pas dire que tu sois surpris. C’est si peu dans l’air du temps. C’est tellement gratuit. Pourtant tu ne cesses pas d’y croire.  C’est-à-dire que si tu devais le récrire, tu le récrirais sans doute comme ça. Tu n’y changerais pas grand-chose. Assez connement,  tu estimes que c’est sans doute le meilleur roman que tu aies pu écrire jusqu’ici. Non pas qu’il soit « meilleur » que les deux qui l’ont précédé. Ça ne veut rien dire. Ou si ça veut dire quelque chose, ce n’est pas à toi d’en juger. Tu ne sais pas juger. Pas meilleur, donc. Mais celui dont l’écriture te donne le plus satisfaction. Celui que tu as traversé en ne retouchant que si peu de choses à chaque fois. Tout est une question de structure, de tracés, de plis, de croisements, d’effleurements. Mais l’écriture, la phrase, le phrasé, la tonalité — à ça tu as très peu touché. Tu pourrais élaguer, refondre, redistribuer, formater différemment dans les grandes largeurs. Oui. Le concept et, donc, la conception de l’ensemble, c’est peut-être ça qui ne fonctionne pas. Tu veux bien l’admettre. Mais la phrase, les mots, leurs agencements, les rythmes qu’ils dessinent, les musiques qu’ils portent, tu ne sais pas, non — à ça tu ne veux plus toucher. 

On n’écrit pas pour rien. 

(05112018)

Tu l’as signée, cette tribune — on t’a demandé si tu accepterais de le faire. Tu l’as lue et t’es dit que oui, le constat, tu le partageais. Évidemment, ça n’est que ça, une tribune — un coin de journal, un peu d’espace où placer des mots sur le papier, véhiculer quelques idées, engager éventuellement un débat. Sûrement pas une pétition comme tu as pu le lire. Les réactions ont été diverses et variées, on a pu louer l’initiative ou la tourner en ridicule. À quoi vous attendiez-vous, au juste? Tu l’ignores, ça n’a pas vraiment été évoqué. Ce qui vous a réunis autour de ce texte rédigé par Sophie, Denis et Aurélien, c’est avant tout ce sentiment étouffant de conformisme ambiant. La tribune dit-elle autre chose, au fond? Non. Simplement que le roman — car oui, c’est le constat initial: vous parlez principalement du roman parce que vous le pratiquez, vous en lisez et vouliez vous élever en partie contre le défini, pour dire que « le » roman est une fabrication, un objet marketing, qu’il n’existe pas autrement, qu’il existe plutôt des romans, des tentatives bâtardes, des excroissances, des trucs qui ne ressemblent pas à grand-chose, à rien d’immédiatement reconnaissable, tel est le sens que tu donnes, toi, à cet adjectif, « monstrueux », ce qui dépasse, déborde, n’est pas aisément catégorisable, ne se laisse pas étiqueter —, qu’un certain type de roman, principalement décliné en deux variantes, autofiction et exofiction, est présenté comme l’unique modèle auquel auraient à se conformer les romanciers et, partant, les lectures du monde qui est le vôtre. On peut bien sûr déplorer que vous ne parlez que du « roman » et pas d’autres modes d’expression, mais au fond, ça ne change pas le propos. Certes, « le » roman bénéficie indéniablement d’une plus grande visibilité que d’autres modes d’expression littéraire, mais c’est contre cette visibilité-là, précisément, facile, immédiate, que tente de s’élever la tribune pour dire qu’il existe, depuis le cœur du « roman », d’autres possibilités, d’autres voies — narratives, fictionnelles, poétiques. Hybrides. Évidemment que le roman, quelle que soit par ailleurs la définition qu’on lui prête, n’est pas l’unique horizon littéraire. Mais on peut aussi s’arrêter aux premières lignes de la tribune pour relever qu’Annie Ernaux, je suis désolé, ce n’est pas de l’autofiction, quelle bande d’ignares, encore un ramassis de clichés. Ou alors que le « petit fait vrai » ce n’est pas Sarraute mais Stendhal, franchement, quels crétins, et ils comptent sauver la littérature contemporaine du marasme? Au secours. On vous traite parfois de « pignoufs », de « couillons » aussi, et on vous dit qu’au lieu de pétitionner vous feriez mieux de vous mettre au boulot et de l’écrire, cette nouvelle littérature, cette littérature « monstrueuse » que vous appelez de vos vœux. Pourquoi, elle n’existe pas déjà, peut-être? Et ce serait vous les déclinistes? Et Marie Cosnay, alors? Et Perrine Le Querrec? Et Manuela Draeger, ses frères, ses sœurs? Et Christophe Manon? Mika Biermann? Catherine Ysmal? Pierre Cendors? Andreas Becker? Ils sont là, les monstres. Ils existent, les monstres. La tribune ne dit pas autre chose. Demande juste qu’on braque les yeux sur l’existant, le vivant, ce qui fourmille, grouille et gronde, dans toute sa richesse, sa colère, sa poésie, son incompréhension, sa vanité, ses ratés, ses pas de côté, qu’on se cogne à l’obtus, qu’on se frotte aux encoignures, qu’on cherche, qu’on fouille, qu’on tente, qu’on ressaye, qu’on foire, qu’on fasse demi-tour, qu’on se perde. Et si tant est que vous cherchiez un peu de publicité à l’aune de cette tribune, ce n’est pas pour vos maigres, impuissantes et oisives productions (puisqu’elles n’existent pas, vous dit-on péremptoirement — cqfd), mais pour cette littérature qui, elle, existe, est déjà là.

(091018)

Revenir à Gaddis. The Recognitions, d’abord, qu’il te faudrait relire. Dont Gaddis n’avait qu’un seul et unique exemplaire, se refusant à en faire la moindre copie. Qu’il a égaré à plusieurs reprises lors de ses multiples voyages, et dû reprendre, stoïque. Qui oserait aujourd’hui? Nos textes diffractés dans les mémoires de nos machines. Hier encore tu faisais du tri dans ta bibliothèque virtuelle — il y avait bien six ou sept versions PDF des épreuves de Charøgnards. Tu ne savais pas laquelle garder. Ne t’y retrouvais plus dans les dates. Début juillet tu as jeté les versions papier qui s’étaient accumulées sur un coin de ton bureau. Il t’en reste une de chaque. Celle de Charøgnards annotée par ton éditeur; la version définitive d’À tous les airs avant le travail d’édition sur la maquette. Qu’il faudrait jeter aussi. Et puis supprimer les dossiers et divers fichiers de ton ordinateur. Tu en as déjà perdu quelques-uns lorsque tu as changé de machine.

Et puis JR; roman de la voix, des voix, qui prolifèrent, tassées les unes contre les autres sur la page, s’entrecoupent, se répondent, s’ignorent, bruissent, crépitent, fondent, fuient, fuguent dans cette grande cacophonie qu’est l’Amérique des téléscripteurs. Et Gaddis qui se refusait à lire à voix haute, pour qui l’écriture — ce que pour ta part tu as toujours trouvé suspect aussi — n’avait nul besoin du gueuloir. C’est sur la page, noir sur blanc, que ça passe, et la voix chez Gaddis se donne à voir plus qu’à entendre, dans ce fatras (clutter) qui se bouscule sur le papier, repousse le blanc dans des marges resserrées, dans ces tirets qui distribuent la parole, dans ces points de suspension qui perforent la page. Il y a sans doute dans ces voix quelque chose d’opératiqueJR, c’est l’orchestration, c’est l’opéra — l’œuvre, le travail, l’opération. L’opérateur. Ce qu’il y a de fascinant dans JR, ce sont précisément tous ces « passages » — ces relais — au cours desquels la voix s’efface, se tait, se déplace au gré d’une syntaxe retorse, elle-même tout en connexions, décrochages et raccrochages, où la voix narrative, flottante, en retrait, n’est précisément que la délinéation de voies, de parcours, de croisements, de lignes et de réseaux… JR ou le texte-machine.

Qui lit encore Gaddis aujourd’hui?

 

(011018)

Le #3 n’est toujours pas tiré d’affaire. Tu t’y es remis. C’est marrant, parce que tu es revenu sur l’une des idées directrices du roman. Tu t’étais initialement mis en tête d’écrire un roman avec des chapitres. C’est le concept même de chapitrage que tu souhaitais explorer, régler la mécanique narrative sur l’avancée et la succession des chapitres — comment passer d’un chapitre à l’autre, en vertu de quelle loi interne, au gré de quels mouvements narratifs? Le chapitre, l’idée du chapitre, du découpage du texte en unités a priori closes et autonomes, voilà ce qui a motivé en partie l’écriture de ce roman. Et voilà maintenant que ces chapitres ont disparu les uns après les autres: tu les as débités à leur tour, les as mélangés, réassemblés au gré d’une logique narrative autre. Ou pas autre, parce qu’au fond la logique interne, interne au texte, demeure identique. De sorte que ce geste, si paradoxal qu’il puisse te paraître eu égard au principe moteur de l’écriture, n’effleure pas le texte; pas vraiment. C’est là la clé, ce que tu t’es dit. Que d’une certaine manière, ce chapitrage constituait l’échafaudage, l’étai indispensable à la construction de ce texte. Qui, une fois terminé, comme il l’était depuis un certain temps maintenant, devait pouvoir tenir, et tenir seul. C’est là le risque, aussi. Que tout s’effondre. Que rien ne tienne. C’est dorénavant ainsi qu’il devra convaincre. Et si le roman n’y parvient pas sous cette forme, il faudra l’enterrer sous ses propres décombres. Le noyer sous ses chutes.

Tu as envoyé ta traduction à J. il y a deux semaines maintenant. Le sentiment que tu éprouves est étrange.

À tous les airs va avoir un an. Tu te demandes parfois si c’est une bonne chose qu’il soit sorti après toutes ces années. Sans doute tous les textes ne sont-ils pas bons à être publiés. Évidemment que la question se repose maintenant, au vu des atermoiements qui entourent le #3. Avec le recul, tu te dis désormais que tu aurais pu le sacrifier; tu l’aurais fait avec nettement moins de scrupules que tu ne le ferais pour le #3. Auquel —. Non, rien.

 

(300818)

Il aura fallu vingt ans à William Gaddis pour qu’il termine et publie son deuxième roman, JR, en 1975. Vingt années nécessaires sans doute autant à la digestion de l’échec commercial de The Recognitions qu’à la lente et minutieuse maturation de JR, le subtil réglage de sa mécanique. (Car oui, il y a quelque chose qui relèverait du mécanisme dans la façon dont s’écrit et s’agence le roman. Envie d’y revenir.)

Tu as publié deux romans en trois ans et déjà le troisième se languit sur un coin de ton bureau. Tu te dis que ce n’est pas sérieux. Sans doute à ça qu’on reconnaît l’amateur: à son impatience. Bien sûr les temps changent, le tempo accélère, les ambitions ne sont peut-être pas les mêmes, l’échelle diffère elle aussi — 726 pages d’une écriture dense et agglutinée pour JR.

Tu as pas mal réfléchi ces derniers temps à la publication, ce que ça veut dire, publier un livre, la volonté voire l’acharnement qui y mènent. Ou restent lettres mortes. « La publication n’est pas une fin en soi », te disait-on encore récemment. Ce que tu admets volontiers, pour ta part. Tu n’écris pas pour être publié, mais une fois publié, un écrivain peut-il aussi facilement faire une croix sur la publication des textes suivants? Peut-il admettre qu’on lui refuse la publication de ce texte — que ce texte ne soit pas publiable? Et que signifie un tel refus? Que dit-il, ce refus, de ce texte? Au fond, tu sais très bien que la publication d’un texte ne le rend pas meilleur en soi et n’engage que celui ou celle qui le publie, qui seul(e) est redevable de sa, quoi? qualité? Toujours est-il qu’il y va aussi de la susceptibilité de l’auteur, qui pourra toujours s’épancher ensuite sur les réseaux sociaux pour dire à quel point l’intégrité de sa plume a été bafouée. Tu ne pensais pas pour ta part que Charøgnards était publiable. Ni À tous les airs. Pas plus que le #3, dont tu ignores encore le sort. Si tu tiens tant, pourtant, à le publier, c’est aussi parce que la publication est le moyen le plus sûr pour toi de t’en débarrasser. De ne pas le laisser te hanter indéfiniment. Car, oui, d’une certaine manière l’écriture relève de la hantise. Et maintenant que l’écriture du #4 commence à te porter, un fantôme à la fois te suffit amplement.

(180818)

Pendant qu’on était parti, la pelouse a cramé et un couple de tourterelles a élu domicile sous la cabane du portique, dont le montant est maintenant recouvert de fiente. Les mauvaise herbes ont envahi l’allée. Les choses profitent de ton absence pour se rebeller et échapper à toute velléité d’ordre.

Un peu plus de quinze jours maintenant que tu n’as rien écrit. Timide reprise en milieu de semaine et cette entrée toujours à reculons dans le #4. Tu n’as jusqu’à présent jamais éprouvé la moindre réticence à écrire. C’est étrange. L’impression que se joue quelque chose à la croisée du #3 et du #4. Quelque chose qui ne s’est pas joué avec les trois premiers textes. Quelque chose qui ne pouvait pas se jouer avec les trois premiers textes. Cette réticence pour une bonne part te paraît due à l’incertitude qui à ce jour pèse encore sur le #3. La crainte, ou quelque chose qui y ressemble, qu’il ne soit pas publié. Et alors? Alors rien. En toute objectivité. Car qu’il soit ou non publié, ça ne changera rien à rien. Non, ce qui t’embête plutôt c’est que le #4 a besoin du #3, de même que Charøgnards avait besoin d’À tous les airs, est né dans les entrailles d’À tous les airs. Le #3 est différent, sans doute tente-t-il la synthèse des deux premiers. Mais peu importe. Le #3 est nécessaire pour permettre le saut vers le #4. Tu n’entreras sereinement dans l’écriture du #4 que dès lors que tu seras fixé sur le sort du #3 — quel qu’il soit. Et si on venait à le rejeter, il faudrait te résoudre à l’enterrer pour de bon. À l’oublier, le renier. Ce que sans doute tu aurais dû faire pour À tous les airs. Ça demande plus de courage et de droiture de rejeter, d’abandonner un livre que de l’écrire. Est-on jamais l’écrivain qu’on souhaite vraiment être? Il faudrait pouvoir vivre en reclus sur une petite île du nord, loin de tout trafic, et consacrer le restant de sa vie à écrire sans jamais rien publier, par volonté, garder tout jalousement pour soi comme un secret inavouable. La publication sans doute est-elle une erreur. Qui comme toute erreur doit pourtant bien être commise à un moment. Le livre n’y résiste pas.

(300618)

Le dilemme serait le suivant; la politique vise une force collective, en acte, un agir sur le monde, une prise directe. La littérature, elle, est davantage désir individuel, médiation et méditation au prisme du langage — détour. De sorte que l’expression « roman politique » paraît d’emblée, et au mieux, paradoxale. Que cherches-tu à faire, au juste?

La différence principale avec les trois romans qui l’ont précédé, est peut-être que le #4 se donne d’emblée comme une histoire — un récit; ou, à ce stade, sa possibilité. D’une manière ou d’une autre, les trois romans précédents œuvraient sans doute à mettre en forme une certaine résistance au récit; non pas à l’invalider, purement et simplement, mais à l’entraver — le trouer, le distendre, le brouiller, dans un cas (Charøgnards), l’amorcer, le saturer, l’étager dans un autre (À tous les airs). Dans le cas de MA, il s’agirait peut-être de le faire jouer, interférer, de le croiser. Tandis que maintenant, la résistance devient sujet autant qu’objet — elle se réfracte; se fait réfractaire. Elle résiste et, ce faisant, s’annule peut-être. D’où une voie d’accès sans doute plus dégagée qu’engagée. Paradoxe.

L’un des enjeux néanmoins serait, et reste, d’éviter de sombrer dans le discours. Il n’y a qu’à ça que pourrait se mesurer l’éventuelle réussite du texte. Qui dès lors, et depuis ce bord où il s’élance, glisse, et prend de la vitesse, inévitablement courtise son échec.