Plusieurs semaines maintenant que tu as clos ton « Exquise esquisse » — 140 tweets, ce n’était pas prémédité, mais l’impression de tourner en rond, ou non — autre chose, pas vraiment de la lassitude, peut-être juste la sensation que malgré le décompte ça ne comptait pas, que le geste était forcé, contraint par autre chose que le format, le rythme et les 140 caractères, le sentiment que tu insérais chaque nouveau tweet dans le flux du récit parce qu’il le fallait, parce que c’était l’heure, qu’il y a avait le train à prendre, une journée à traverser; tout ça t’a fait saisir l’occasion du 140ème tweet pour mettre un terme à l’expérience. Fin arbitraire, le début ne l’était pas moins — ça t’a paru alors faire sens d’une certaine façon, c’était presque obligé, la forme aussi quelque part l’exigeait. Et puis ce n’était au fond rien d’autre que ça, initialement: une expérience, l’échec était possible, il était permis, peut-être même que tu l’attendais. Tu t’arrêtais quand tu voulais.

Il ne t’appartient pas de juger, maintenant, tu es de toute façon assez mauvais juge. Valéry disait pourtant quelque part que le seul mérite d’une œuvre résiderait dans la distance entre le dessein initial de son auteur et ce qu’il a effectivement accompli. Tu demeures quant à toi incapable d’évaluer quoi que ce soit, aveugle au résultat, étranger au dessein tant tes intentions sont floues la plupart du temps, se passent des mots, n’établissent aucun programme à dérouler. Il s’agissait simplement dans ce cas de faire avancer le récit au rythme d’un tweet par jour. Point. Au-delà, tu ignorais tout des quatre personnages, les avais affublés d’un prénom, leur avais imaginé un vague arrière-plan, puis tu les as déposés à la terrasse d’un café toscan. Le reste, tu l’as découvert un peu tous les jours. Mais ce que tu retiens, au fond, c’est la confirmation de ce qui t’avait donné l’envie d’entamer le projet — cette idée qu’on n’écrit pas, on réécrit en permanence; ce que précisément cette « esquisse » t’interdisait de faire. Pas de retour en arrière possible. Pas de correction. Pas de réécriture. Le tweet publié, il influait durablement sur les directions prises par le texte, tu ne pouvais pas gommer. Tu te souviens par exemple de ce tweet où « la voiture brûlait au soleil »; la métaphore, d’un tweet à l’autre, s’est oubliée, s’est laissé prendre au pied de la lettre, le sort de D. était jeté. C’est sans doute ce qui t’aura le plus gêné dans tes habitudes. Les 140 caractères, on s’y fait — au bout de quelques tweets, ce n’est plus vraiment une contrainte; tu jauges la longueur de tes phrases, sais plus ou moins où t’arrêter, tu as tes repères, tu rognes ici ou là un mot, escamotes la ponctuation, bricoles quelques astuces. Et tu sais intimement que rien de tout ça ne fait texte ni œuvre. Si tu regrettes l’exquise, tu sais maintenant que l’esquisse du titre vaut pour forme. Non, ce qui t’a gêné véritablement, c’était cette impossibilité de retoucher, de reprendre, de repriser.

Ainsi, bizarrement, cette conclusion qui s’impose: tu n’as rien fait. Rien d’autre que répéter un geste que tu n’as déposé nulle part. Il faudra t’en souvenir.

De sorte que, si ce texte existe bel et bien sous cette forme, il n’en demeure pas moins une fiction de lui-même; la fiction d’un texte privé de son geste. Gestation pure, vide, creuse. Ratée.

De sorte que tu n’as pas écrit — tu n’as fait qu’effleurer, que répéter la seule possibilité d’un texte.

De sorte qu’il te resterait désormais, à défaut de l’avoir écrit, à le réécrire enfin, ce texte, pour le faire advenir. Et le rater autrement. Le raturer pour de vrai.

 

 

03 mai 2017.