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Indispensable, en effet, la littérature à tes yeux ne peut ni ne doit l’être. Son caractère essentiellement étranger en fait d’emblée quelque chose d’extérieur à toute économie (au sens large de ce qui entre, se fonde dans un espace familier pour le réguler, le tenir ensemble). Tu aimerais croire à l’inverse que la littérature est tout entière dans la dispense; le retrait, la fuite; la dépense — pure perte.

Bien sûr, dire d’un livre, quel qu’il soit, qu’il est indispensable, c’est en reconnaître les qualités; dire à quel point il compte, il paraît essentiel sinon vital à quiconque l’estime ainsi. On fait alors entrer ce livre dans la liste précieuse et restreinte de ceux qu’on relira à coup sûr, dans lesquels on pourra à loisir se replonger pour mieux se perdre encore, se perdre plus loin.

Tu en reviens donc à la perte.

La littérature qui importe, qui touche, qui brûle, transperce, fend, remue, est à tes yeux une littérature dans laquelle on se sentirait perdu, sur laquelle on n’aurait que très peu de prise; elle glisse entre les doigts, fluctue sous les yeux, irradie et brûle le connu — bouscule, culbute, uppercute. On en ressort sans savoir vraiment si on y est entré, les repères n’en sont plus, les croyances bafouées, les attentes ridicules. Défilent devant soi des pans de texte incandescents, des friches dans la langue témoignant du possible.

Possible, oui; mais pas nécessaire.

Là serait pour toi le problème. Faire du texte un indispensable serait le placer sous un régime de nécessité et d’autorité, une sorte de dictature des lettres à l’économie bien régulée. Qui stipulerait — selon telle contrainte morale ou tel principe esthétique — qu’il fallait que ce texte existe et qu’il existe tel quel. Or un texte n’est jamais tel quel, nos relectures nous l’apprennent. Sa version soi-disant finale, jusqu’aux derniers instants, reste soumise à la contingence, aux désirs, aux remords, aux dernières trouvailles, aux repentirs… Tu ne crois pas en la nécessité des textes. Pas en ce sens. Un texte — c’est là sa « splendeur inefficace » — ne doit pas être. Il peut être seulement — tout comme il peut encore ne pas être. Un hasard préside toujours à ses agencements, à ses bifurcations, à ses destinations.

Tu projettes pour ta part plusieurs idées de roman — ils sont comme qui dirait écrits déjà, alors que tu les contemples depuis ce bord-ci de la langue; ils se dissimulent dans d’obscurs tréfonds qui déjà t’appellent, une lueur, un éclat, un scintillement et des leurres. Beaucoup de leurres. Tu te dis qu’un jour tu plongeras bien dans la langue pour aller tenter de les retrouver, ces textes. Tu sais vaguement où ils se situent. Seulement, tu peux plonger aujourd’hui comme plonger demain comme ne jamais plonger. Charøgnards n’aurait pas été Charøgnards si tu n’avais pas décidé de t’y coller au moment où tu l’as fait — c’est une certitude autant qu’une évidence, bien sûr. Si tu l’écrivais maintenant, Charøgnards, sans être le Charøgnards paru en septembre dernier, serait Charøgnards quand même, taillé toutefois dans un autre cristal de langue, un autre possible, plus ou moins fidèle à l’idée que tu t’en faisais au moment de te mettre en quête. Le roman ne serait ni mieux ni pire. Ni plus ni moins indispensable dans ton parcours d’écrivaillon. Il serait autre seulement, aurait foré des veines différentes, plus ou moins parallèles à celles que tu explorais alors mais débouchant sur d’autres filons. Tu ne parles même pas de publication et des aléas qui l’accompagnent. De ceci plutôt: la version finale d’un texte est le produit d’un accident. C’est la raison pour laquelle on ne peut jamais prévoir quand un texte sera terminé — c’est toujours trop tard, après coup, qu’on s’en rend compte.

Dans l’incrédulité aussi.

Quel qu’il soit, malgré ses préparations, les prévisions, prédictions et autres prescriptions, le texte demeure de l’ordre d’un accident. Tu n’écris jamais le texte que tu avais anticipé — même si, parfois, il lui ressemble. C’est juste qu’il a lentement effacé ou frelaté le souvenir que tu en gardais, qui t’aiguillait tout ce temps, qu’il a fini par remplacer. Le texte que tu écris s’est progressivement soustrait à sa nécessité d’être, et d’être ce texte.

Au fond, et même dans l’après-coup, ce n’est pas toi, jamais — que tu écrives ou que tu lises —, qui te saisis du texte; c’est le texte, toujours, qui soudain te dessaisit — dans un instant t’échappant irrémédiablement. Se dispense d’être (ce que tu crois qu’il est).

Landscape

24 février 2016.