Dans la critique ces derniers temps, tu as cru remarquer l’utilisation récurrente de certains termes à propos de livres a priori bien différents. Ces mots ne sont d’ailleurs probablement pas plus utilisés que d’autres; peut-être est-ce simplement ton attention qui s’y est arrêtée pour une raison qui t’échappe. Parmi ces mots, deux adjectifs: « étrange » et « indispensable ».

Et tu t’es demandé: un livre peut-il être étrange et sa lecture indispensable?

Étrange, d’abord.

Que ferait un livre pour qu’on le dise étrange ou, à l’inverse, que ne ferait-il pas pour ne pas l’être? Car la question est là. Là pour toi du moins. Ailleurs sans doute pour d’autres.

Tu te souviens en effet qu’à l’origine de Charøgnards tu t’étais vaguement mis en tête de viser une certaine « étrangeté » — tu n’y avais pas réfléchi outre mesure et ce terme, pour désigner l’impression ou le rendu que tu ciblais, était commode; à portée de langue. Tu n’y as d’ailleurs pas plus réfléchi depuis. Ce que tu cherchais peut-être à faire, avec le recul — ce que cette « étrangeté » pouvait signifier à tes yeux —, c’était sans doute rendre clairement visible que le monde fictionnel qui donnerait corps au texte était intégralement créé dans la langue plutôt que dupliqué depuis un réel en partage. Peut-être. Et puis le texte s’est écrit, tu l’as laissé partir, t’en es détaché. Et ce terme, étrange, t’est revenu de proche en loin.

À le voir reparaître ici ou là, tu t’es alors mis à le questionner, ce mot. Non pas pour lui-même, mais dans son rapport au texte plutôt, que ce soit du point de vue de la lecture ou de celui de l’écriture que tu venais d’éprouver. Et puis, la question à peine formulée à l’intérieur du crâne, la réponse ou ce qui pouvait passer pour, te paraissait d’emblée évidente. Dire d’un texte, quel qu’il soit, qu’il est étrange, c’est peut-être d’une certaine manière déjà dire beaucoup (on sait par exemple qu’il ne faut ainsi pas s’attendre à…); mais d’une autre, tu te rends bien compte que ce n’est pas dire grand-chose. Il y aurait là, te dis-tu, sans pour autant faire reproche à quiconque de quoi que ce soit, quelque chose de l’ordre d’une vague redondance. Comme si, par définition ou presque, la littérature était, ne pouvait qu’être travaillée de l’intérieur par de l’étrangeté. Sous quelque forme que ce soit. De sorte qu’un texte de littérature serait étrange ou ne serait pas. L’alternative est là. Penses-tu.

Car au fond, quoi qu’on en dise — et toi le premier —, on ne fait pas de la littérature avec des idées. Ni avec des opinions. Ni avec des croyances. Ni avec des théories. Ni avec un quelconque sujet d’ailleurs. Ni avec rien d’autre. Rien qui soit d’avance donné; dompté; maîtrisé. (Oui, c’est sans doute bien dogmatique comme vue et on pourra toujours démontrer le contraire; mais il faut bien se cramponner à quelque conviction et celle-ci en est une.) Et quand on a tout retiré, il ne reste pas grand-chose à quoi se raccrocher, à quoi se repérer, qui puisse encore faire croire qu’on avance en terrain connu ou conquis. À bien y réfléchir — tu aimes y croire, toi —, il ne reste au fond qu’une chose: la langue.

Rien que la l=a=n=g=u=e.

Ou pas même. Non; parce que la langue, c’est celle qu’on se partage. Elle est maternelle. Elle est dite naturelle. On la connaît, on la maîtrise, on la parle. On l’écrit aussi. Bien sûr. Or cette langue aussi, comme l’idée, l’opinion et le reste, il faut pouvoir s’en affranchir. Ce qu’il reste, donc, ou resterait, ce serait plutôt à tes yeux une sorte de fiction de la langue. Pas sûr de savoir en quel sens la prendre, du reste, cette fiction. Mais c’est tant mieux, te dis-tu. Peut-être: fiction d’une langue car langue absente à elle-même. Peut-être: fiction d’une langue car langue pétrie et façonnée, lentement modelée. Jusqu’à ne plus être elle-même. Précisément. Jusqu’à ne plus être langue — outil de communication, machine discursive, objet signifiant.

Dès lors toute littérature est étrange, car d’emblée forgée dans un matériau étrangé, voire étranger (Proust, etc.). Car la langue d’un texte n’est pas, en dépit des apparences, celle qu’on emploie quotidiennement. Les mots ont beau être les mêmes, les tournures de phrases identiques, il n’en reste pas moins que leur fonction est tout autre. Pas tant une affaire de style, d’ailleurs. Ni de rythme ou de musique ou de couleur. Même si, bien sûr, le texte en est pétri — tout ceci à bien des égards en constituant la moelle.

Si tu devais trancher, tu dirais pour ta part qu’il serait sans doute question de référence, c’est-à-dire de prise sur le monde. Un mot échangé dans une conversation trouvera en dehors de la langue un référent, un objet, une idée, un sentiment auquel s’attacher. Le même mot couché sur la page, lui, est libre et flottant, sans attache. On peut certes toujours lui imaginer un référent mais, précisément, il n’a d’existence que dans l’espace frayé par le texte dans l’imaginaire de qui le lit. Quand bien même elle s’évertuerait, farouche, à le dissimuler, la langue (sa fiction toujours) qui se déploie dans le texte est par conséquent déjà rendue étrangère à elle-même. Pur objet esthétique affranchi de tout usage. Ce qu’elle vise alors, bon gré mal gré, n’est pas le réel; n’est pas le sens, le message, l’idée — livré(e) clé en main. Leur possibilité, peut-être. Au cœur même de la langue. Qu’on reconstruit a posteriori dans une interprétation, une appropriation — notamment lorsqu’on cherche à dialoguer avec le texte (le dialogue n’étant peut-être pas le mode unique de rapport au texte). Or celle-ci ne relève pas, jamais, du donné, ni n’est taillée dans aucune évidence ou transparence.

Étrange, toujours. Car donnée en dehors. Du dehors.

On n’entre jamais de plain pied, de plein droit dans un texte. On y migre seulement. En étranger.

Et ceci ne le rendra jamais indispensable.

(…)

Halland, Laholm, Tjärby, Halland, Fornminnen-Gravar-Grav markerad av rest sten/block

01 février 2016.