Toute évidence est bonne à dire. Ce nouveau projet te fait prendre conscience de ce que tu savais déjà, comme tout le monde: il n’y a pas d’écriture, on n’écrit pas, jamais. On ne fait que récrire.

On récrit bien sûr toute la littérature, en permanence, il n’y a pas de texte qui n’ait déjà été écrit (cette phrase elle-même est un cliché), anticipé, prédit, c’est peut-être la condition même de la littérature en tant que littérature, dans l’entreglose qui la définit — la retarde et la relance. On n’en a pas toujours conscience, du reste, et c’est tant mieux ou c’est tant pis, de toute façon c’est trop tard. Ainsi des soi-disant « influences » qu’on découvre après coup, les ressemblances avec des livres qu’on n’a pas lus, dont on n’a parfois pas même entendu parler.

Et puis d’un texte à l’autre, c’est sans doute toujours la même histoire qu’on se raconte entre les lignes, qu’on cherche à mettre en forme, déguisée ou apprêtée sous d’autres atours à chaque fois; certains écrivains (Borges) ont la lucidité de s’en rendre compte, d’autres pas. Évidemment un tel récit est fuyant, on est bien incapable de l’écrire et c’est la raison pour laquelle on le récrit sans cesse, parfois en ignorant même son existence, pensant écrire en surface une autre histoire, plombée par ses blancs.

Mais au niveau le plus élémentaire déjà, écrire c’est encore récrire — le geste qui tremble, qu’on reprend, la ligne qu’on esquisse mot à mot, qu’on rebrousse, qu’on efface, qui s’esquive, qu’on redéploie, lentement, mot par mot, celui-là n’est pas celui qu’on veut, alors on le troque contre un autre, le déporte plus loin dans la phrase, qu’on copie, qu’on supprime, qu’on colle ailleurs, mais ce paragraphe est peut-être en trop, il fausse le rythme, à moins qu’on en inverse des phrases? qu’on en gomme les jointures? qu’on en renforce d’autres? alors on délaye, on délie, on relie; l’écriture en tant que geste premier, original, virginal, ce faisant se perd et se dilue dans les multiples hésitations du texte ainsi en marche, qu’on n’écrit pas tant qu’on le relit en permanence — qu’on le récrit sans cesse. Et c’est en récrivant qu’on en arrive à ce qu’on espère être le « premier jet », un brouillon, une ébauche, une esquisse en vue du texte repris, final, définitif, celui auquel, promis, on ne touchera plus; or pour ne plus y toucher, tu l’as compris enfin, il faut cesser de le relire; le texte n’est définitif que dès lors que tu choisis de l’oublier, de t’en affranchir — de le raturer une fois pour toutes, tirer — ce qui peut coïncider (ou pas) avec sa publication — un ultime trait  ———

C’est peut-être en ce sens que le texte n’est en soi jamais rien d’autre qu’une doublure, une sorte de plagiat sans origine. Une série de fictions (de lui-même) le traversent dont on ne préserve pas la trace, à peine perceptible sous les ratures qu’on a pris soin de gommer à leur tour. Le « premier jet » n’a rien d’une épure — il est déjà re-jet.

Peut-être l’enjeu d’ « Exquise esquisse », car le texte que tu projettes n’est pas pré-écrit, se trouve-t-il là pour toi — dans la possibilité (fantasmée) de sa non-récriture. Outre de plier la syntaxe et la fondre dans l’espace contraint des 140 caractères autorisés par Twitter, de voir ainsi (après d’autres) quel phrasé, quel souffle, quel rythme imprimer au texte, l’enjeu est donc aussi pour toi de te placer face au texte dans une position qui te serait inhabituelle. Car contrairement à tout autre type de tentative fictionnelle, tu ne bénéficieras pas du luxe de la reprise. Chaque tweet, une fois publié, pèsera de façon durable sur le récit en cours; pas de réagencement en vue, donc. Une mauvaise bifurcation est toujours possible, le retour en arrière, lui, ne l’est pas. Il te faudra jouer le jeu. Le texte, d’ailleurs, n’aboutira peut-être pas. C’est aussi ça, sa possibilité — la possibilité de n’être pas, en tant que texte; de ne pas faire texte. Peut-être seras-tu ainsi contraint d’abandonner le projet en cours. Car si chaque tweet a dès lors pour vocation d’ouvrir et de ménager un espace pour le tweet suivant, d’appeler en quelque sorte et de modeler la suite du texte, il menace aussi et toujours, dans le même temps, de le clore sur lui-même.

L’échec toujours, toujours demeure en ligne de mire.

Landscape

29 août 2016.