Quelques mois maintenant que tu as mis un terme au projet sur lequel tu travaillais depuis plusieurs années; depuis tu n’as rien écrit. Fignolage du roman à paraître, travail de relecture et d’édition assez fastidieux. Tentative de reprise d’ « Exquise esquisse » pour en faire quelque chose de plus substantiel; ça n’a pas pris. Ébauche d’une sorte de nouvelle en vue d’un lointain projet. Puis l’exhumation de ta vieille ritournelle maintenant. Voilà à quoi tu auras occupé tes réveils depuis avril. Et l’impression de n’avoir fait que tuer un peu de temps ces derniers mois — meubler l’ennui.

Ce n’est pourtant pas les projets qui manquent. Tu avais le #4 en ligne de mire, savais déjà depuis le cœur du #3 lequel il serait parmi ceux qui attendent. Tu n’as simplement pas souhaité t’y mettre tout de suite. As préféré laisser passer un peu de temps. Ne pas te précipiter. Souffler. Contempler. Depuis, tu ne t’y es toujours pas mis. Enfin pas vraiment. Tu as enchaîné les projets jusqu’ici. Ritournelle à peine terminé, tu te lançais déjà dans Charøgnards. Dont le travail d’édition venait interrompre l’écriture du #3 auquel tu t’étais aussitôt attelé. Et là — rien. Une attente immobile, un suspens. Quelque chose semble te retenir, c’est étrange.

Il t’est apparu au fond que c’était assez facile d’écrire des romans. Tu en as écrit trois depuis que tu t’es mis à écrire, il y a six ans. Des romans, à ce rythme, tu pourrais continuer d’en écrire et tu continueras, bien sûr, la question n’est pas là. La question, elle est autour, dans ce qui les environne, ces romans, ces textes, ces projets. Elle est dans ce qui les fait tenir ensemble. Elle est dans le recul qu’on prend. Le pas de côté. Le regard en coin. La pause réflexive. L’intérieur du crâne. La question, elle est puérile autant que prétentieuse. Elle te ferait presque rire si elle ne te glaçait les sangs, si elle ne projetait pas cette ombre pernicieuse par-dessus ton épaule, pour la promener à la surface de l’écran qui te fait face. Écrire — toujours. Les romans que tu signes font-ils de toi un écrivain?

Tu as toujours eu, as encore du mal à te dire écrivain, à faire coïncider ton être avec l’écriture: peut-on être écrivain? faire de l’écriture un attribut, social, identitaire? L’écriture, comme d’autres sans doute, tu la vis plutôt comme une praxis, elle relève à tes yeux davantage d’un faire, tu l’as dit déjà. On écrit, on fait des textes — des poèmes, des romans, des essais. Poiesis.

Ce qui t’intéresserait aujourd’hui, ce serait de donner à ce faire une consistance propre, de le faire advenir dans un « environnement » stable et réfléchi. Tu oses à peine prononcer, épeler le mot tant il te paraît grossier dans la vanité qu’il porte. Mais la difficulté consisterait donc, non plus à écrire ou produire des textes les uns après les autres, mais plutôt à leur donner une direction commune, les vouer à une ligne directrice — (tu fermes les yeux,  grinces des dents, te lances) œuvre; faire œuvre. Ce n’est pas si facile, très peu y parviennent et c’est la raison pour laquelle on les admire, celles et ceux qui font œuvre de littérature. 

La peur de la vanité n’interdit pas l’ambition. Qui n’est qu’une voie qu’on se trace plus qu’une destination à atteindre.

Depuis avril, tu n’as peut-être rien fait d’autre, sans vraiment le savoir. Chercher des ressemblances entre les textes, leur inventer une cohérence. Esquisser une suite qui la contienne. Chercher une fréquence. Une vague direction, puis inventer la carte. Y projeter un parcours. Pas à pas. Deviner les impasses. Texte à texte.

 

 

22 août 2017.