Il ne se passe pas un instant ces jours-ci sans que tu t’interroges sur le bien-fondé de tes agissements de ce côté-ci de l’écran. Parfois tu te dis qu’il y aurait sans doute mieux à faire de ton temps libre, des choses moins vaines, plus utiles — en prise avec le monde et ses soubresauts quotidiens.

Tu t’es mis à écrire il y a quelques années sans grande illusion ni réelle ambition — tu ne fais pas partie de ces écrivains qui ont toujours vécu dans les histoires et ont accumulé au fil des ans les manuscrits dans les tiroirs de leur bureau. Tu n’as pas à eu à te défaire de vieux brouillons pour en entamer d’autres. Au fond, tout ça est allé un peu vite. Tu t’es laissé prendre au jeu, t’es laissé griser. Il y a pour toi un côté addictif à l’écriture, comme un vice caché que tu n’avoues pas vraiment. Alors, évidemment, tu ne peux t’empêcher de te poser la question. Pourquoi t’y adonner religieusement chaque matin? Qu’est-ce que l’écriture t’apporte? Que lui rends-tu en retour?

Tu n’es pas bien sûr de vouloir répondre à ce genre de questions. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’écriture pour toi n’est pas une case à cocher sur un formulaire administratif; elle ne relève pas d’une catégorie socio-professionnelle et tu la vis ni comme un métier ni comme un statut social. Tu écris, certes, mais n’es pas pour autant écrivain.

L’écriture, telle que tu la pratiques de 6 heures à 8 heures chaque matin, tu t’en rends compte, est plutôt de l’ordre d’une trouée dans le tissu social qui t’entoure — de là à dire que la littérature dérange, il n’y a qu’un pas que tu franchis allègrement. Tu as un métier, après tout, des obligations qui lui sont rattachées, une vie comme on dit, une famille, et cette face sociale s’accommode mal avec l’écriture, pratique scandaleuse au regard de ce qui compte dans une vie (longtemps tu as caché à ton entourage que tu écrivais; Charøgnards t’a trahi aux yeux de certains de tes proches, te donnant parfois l’impression de t’être fait prendre la main dans la bonbonne). Or l’écriture, elle, ne compte pas — échappe à toute logique comptable et aux critères usuels servant à mesurer la réussite ou le bonheur ou le bien-être ou le patrimoine ou que sais-tu encore… L’écriture, en ce qui te concerne, c’est ce qui a lieu en dehors de tout ça, dans la pénombre d’un matin qui peine à ouvrir les yeux, dans une maison sans lumière et sans bruit autre que celui calfeutré de tes doigts qui courent sur le clavier, lorsque les enfants et le quartier dorment encore. Dans la rue, pas une voiture ne passe — ou si peu, que tu ne les entends pas.

Ces moments t’appartiennent.

À toi et à la langue. Car tu ne les passes pas seul. La trouée donne sur la langue qui momentanément t’accueille, te retient, t’aguiche, te toise, t’attire, te repousse. Vous jouez tous les deux. Et tu en viens parfois dans vos étreintes à oublier que le jeu auquel vous jouez est aussi, est surtout, un jeu dangereux. Car on ne badine pas avec la langue.

armature

La langue est la secrète armature d’un monde. Elle fait tout pour se faire oublier et faire oublier avec elle que sans elle il n’y a pas de monde. Car le monde, au fond, est le tissu serré des histoires qu’on se raconte, des récits, grands ou petits, qu’on colporte. Ainsi, donc, le réel, en étant dépourvu, s’échafaude lentement, mot à mot, dans l’accrétion du sens qu’on lui donne. Il suffit de dire que le monde est ce qu’il est pour qu’il finisse par le devenir.

Une telle vision, dite ainsi de façon somme toute péremptoire, est sans doute caricaturale. Coupable. Mais les événements de ces dernières semaines, tout empêtrés dans l’idéologie au sens large, l’autre nom des grands discours, n’ont fait que confirmer à tes yeux que la langue dans laquelle tu baignes et que tu courtises de ce côté-ci de l’écran est l’ennemie à combattre, car elle est capable de tout — autant qu’une précieuse alliée dès lors qu’on la prend pour ce qu’elle est — pour ce qu’elle fait; car elle est capable de tout.

12 décembre 2015.