Demain paraît Charøgnards, faisant de toi – a priori – un écrivain. Nul changement radical, pourtant: tu continues à te lever aux aurores et poursuis tes divers projets d’écriture, même endroit, même créneau horaire, mêmes jours de la semaine, semaine après semaine, comme si rien n’avait changé depuis ce jour d’août 2011 où, sur un coup de tête, tu t’es lancé dans la lente élaboration d’une première fiction. Dans la glace, le même regard t’interroge tous les matins. Le goût du café qui te réveille n’a guère changé, pas plus que son odeur. Devant toi, l’écran brille de la même intensité. Sous tes doigts, les mots conservent leur piquant des premiers jours.

« Alors c’est vous, l’écrivain? » te demandait il y a quelques semaines l’ami d’un parent qui avait vendu la mèche — car depuis le début de cette histoire, tu as toi-même du mal à l’admettre, à te penser, à te dire écrivain. Le mot déjà te rappelle à cette vanité qui t’est insupportable, celle-là même qui, le signant – écrivain -, le vide à tes yeux de toute substance.

La parution de Charøgnards ne fera pas de toi davantage un écrivain demain ou après-demain que tu ne pouvais l’être hier ou aujourd’hui. Façon facile et idiote, sans doute, de te rassurer (raturer? peut-être, aussi, oui – esquisse d’un sourire -, comment entrer sinon en littérature?). Tu te dis ainsi ce que probablement tu aurais dû répondre à l’ami qui te posait la question: non, Charøgnards ou pas, publication ou pas, tu n’es pas écrivain. Il ne s’agit pas d’une propriété ontologique que tu aurais revêtue, l’ayant patiemment taillée dans la langue. L’écriture en ce qui te concerne ne relève pas de l’être mais d’un faire. Tu es d’autres choses, d’autres personnes, qui toutes se bousculent à l’intérieur du crâne, parfois veulent en sortir derrière un masque ou l’autre — certaines y parviennent.

Tu écris, donc – oui. Comme tant d’autres. Ça au moins tu peux l’admettre. Charøgnards en est l’ouvrage. Le produit de ce faire auquel tu t’adonnes religieusement chaque matin. Tu écris, tu apprends. Tu essaies. Tu joues. Te plantes et recommences. Ratures, effaces, récris. Lis aussi. Et reli(e)s. Agences. Traces. Annotes, soulignes, émarges. Alignes. Cherches, explores. Imagines. Déconstruis. Reconstruis. Forges, tailles. Coupes puis colles. Dévales les lignes. Les remontes. Les espaces. Les ravales. Les digères. Charognard.

Et tu recommences le lendemain. Tu récris. Tu fais et refais. Peut-être pas le monde, non. Ta vanité a des limites. Mais un monde, peut-être. Dont la seule réalité — mais y en a-t-il une autre? — est celle de la langue que tu traverses.

D’où tu ressors encore.

Des visions plein le crâne.

02 Septembre 2015.