Ta Ritournelle, ton premier roman, a subi de multiples transformations qu’il te serait aujourd’hui difficile, sinon impossible de retracer. La première version du texte, celle princeps à partir de laquelle, mot à mot parfois, au gré des retranchements et des ajouts successifs, des tentatives de rééquilibrage ou d’atténuation, le texte actuel a été taillé, date de 2013. Sa publication demeure aujourd’hui encore incertaine, peut-être repoussée.

Bien sûr. Bien sûr le texte est ce qu’il est — belle tautologie par où il faut sans doute entendre que s’il est ce qu’il est c’est aussi parce qu’il n’est pas autrement, mais qu’à tout moment il pourrait ou aurait pu l’être; il te suffirait de réveiller ton fichier, de glisser ton curseur entre ses lignes. Ce que, depuis quelques semaines déjà, tu t’es promis ainsi qu’à ton éditeur de ne plus faire. Alors bien sûr, qu’il soit publié hier, aujourd’hui ou dans deux ans, le texte ne sera ni moins bon ni meilleur. Il est et reste ce qu’il est.

Et pourtant.

Ça va faire quelque temps maintenant que tu y songes. Sérieusement. À l’enterrer pour de bon, ne plus en parler, l’oublier. C’est étrange. Car il existe, ce roman, il a un titre, une forme, ses imperfections, quelques réussites aussi, tu l’espères. Et en même temps, en dehors de toute publication il n’a aucune existence officielle. Il n’est donc pas encore né que tu t’inquiètes déjà qu’il ait pu vieillir, mal vieillir. C’est bête, évidemment, il n’y a pas péremption en la matière. Le texte est, reste ce qu’il est. Alors pourquoi ces scrupules? te demandes-tu.

Peut-être parce que chaque texte est une étape. Une balise dans un parcours indéterminé. C’est en ce sens que chaque texte, à son auteur, paraît indispensable. Tu sais par exemple, intimement, que ce premier roman a rendu possible l’écriture de Charøgnards. Que l’écriture de ce premier texte portait en elle, tu l’ignorais à l’époque mais l’as découvert plus tard, l’écriture de Charøgnards. De même que Charøgnards aura rendu possible, aura appelé depuis son cœur l’écriture du suivant. Et ainsi de suite. Il n’y a nulle progression, nulle évolution d’un texte à l’autre. Juste un parcours, une série d’étapes, une suite de relais. Des verrous qui sautent ou qu’on pose sans s’en apercevoir. Des indices amassés au cours d’une quête, que certains font avancer, que d’autres enrayent momentanément, forçant un changement de cap, un virement de bord ou une marche arrière. Alors peut-être te dis-tu que l’œuvre est dans les courants qui la portent, les écarts qui la creusent; la distance qu’elle parcourt.

Ce n’est peut-être pas tant que ta Ritournelle ait pu vieillir. Plutôt que tu ne baignes plus dans le courant qui l’a façonnée. Tu la regardes à distance depuis un autre bord maintenant. Ne la reconnais pas. Ou plus. Ou n’y vois plus, n’y entends plus tout à fait la même chose. Tu es ailleurs maintenant, à quelques ricochets d’elle, et sa mélodie te parvient assourdie par la distance. Tu ne peux pourtant oublier que c’est d’elle que tu es parti. Que c’est elle qui a présidé à tout le reste, orchestré la suite. Mais — précisément — tu es parti.

Alors lorsqu’elle paraîtra, si elle paraît, si tu la laisses paraître — tu n’es plus sûr —, il te faudra tenter de revenir sur tes pas, de retrouver le cheminement qui t’en a éloigné, la lire à rebours. À contre-courant.

 

 

6 février 2017.