Dans la controverse qui opposait il y a quelque temps J.F. à B.M. dans les colonnes de Harper’s, ta sympathie va sans hésitation pour B.M. Car c’est de là que tu viens, avec ce genre d’auteurs que tu as appris à lire, pour qui la littérature, dont l’apparente « difficulté » — comme s’il y avait des textes « faciles » — n’est ni une insulte ni un gros mot, n’est pas une question de vouloir-dire ou de décalque. D’ailleurs, c’est sans doute un peu scandaleux, quand tu y penses, même s’il n’y a là aucune coïncidence, tu n’as jamais rien lu de J.F. Tu as pourtant un ou deux exemplaires de ses textes qui prennent la poussière dans ta bibliothèque. Un jour, par acquit de conscience, tu finiras bien par en ouvrir un, que tu liras religieusement, comme tous les autres. (Embarrassante, cette manie ou névrose plutôt que tu as de ne jamais laisser tomber la lecture d’un livre; commencée, tu vas jusqu’au bout, chaque phrase, chaque mot, tu ne laisses aucune miette, avales tout, quand bien même parfois tu la trouves indigeste. Ton côté besogneux, sans doute, ce sentiment coupable de ne jamais lire assez — assez vite, assez tôt, assez bien.)

Tu es frappé ces derniers temps, c’est là que tu cherches à en venir, par ce qui t’apparaît comme une recrudescence de romans que, faute de mieux, tu appelles « à contenu » — « à thèse », « à sujet », « à », qu’importe. Autant d’étendards à tes yeux d’une littérature transitive, qui d’emblée appelle, voire courtise un lectorat (de fait, le pitch en est facile; il n’y a que là que tu vois la pertinence de ce terme, « difficile », qu’on accole si souvent à certains textes: ils sont difficiles à vendre — à pitcher, à conseiller, car le régime qui les travaille, au fond, échappe à toute logique discursive. Impossible de les résumer du reste car c’est la fuite souvent qui les caractérise). Parfois cette transitivité transparaît dès le titre et pourrait presque te donner la nausée dans certains cas, tu avoues. Romans brûlants, dit-on, et indispensables, paraît-il, pour analyser et comprendre le monde dans lequel on vit (mal, la plupart du temps), que leurs auteurs ont parfaitement croqué dans des pages d’une précision minutieuse — car nul ne s’y trompe: on sait très bien que c’est de notre monde dont il est question, on l’a reconnu, et bien reconnu sous le masque transparent de la fiction. Bien sûr, tu caricatures. Oui. Et peut-être fais-tu fausse route, d’ailleurs; peut-être n’y en a-t-il pas plus, de ces romans, qu’auparavant; ou peut-être ont-ils toujours été là; ou peut-être même est-ce là une spécificité que tu découvres (car tu ignores tout ou presque de cette littérature contemporaine dans laquelle tu t’es invité en goujat, et des lignes éditoriales qui la sous-tendent). Indépendamment de leurs potentielles qualités — car contrairement aux apparences, tu n’es pas en train d’émettre un jugement de valeur; question de goût, peut-être, de penchant, de personnalité, de conviction… —, tu sais d’avance que tu ne les liras pas, passant souvent à côté, tu le sais, de très beaux textes.

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Tu n’as jamais très bien compris toute cette histoire, que pour ta modeste part tu fuis à tout prix — cette volonté de dire le monde, prémisse indispensable sans doute à celle de le changer. Certains auteurs ont certes les moyens de le faire (de dire le monde, parce que si un livre, un seul, pouvait le changer et anéantir tous ses problèmes, ça se saurait). Ce n’est pas ton cas, tu l’admets volontiers. Ils sont cultivés, perspicaces, ont l’œil aiguisé, une conscience politique affûtée, un penchant humaniste à toute épreuve, une empathie exemplaire, possèdent des connaissances qu’ils ont à cœur de partager. La littérature pour eux, consciemment ou pas du reste, est peut-être, oui, affaire d’instruction. Ce terme, tu l’empruntes à un essai sur la question que tu lisais encore il y a peu. Comme si, pour son auteur, il s’agissait en quelque sorte d’évaluer, de cerner, de diagnostiquer le réel qui nous assaille en dehors des livres, un réel social, écologique, politique, économique… Mais ça ne servirait à rien évidemment si tout ceci ne s’accompagnait pas d’une proposition, d’un modèle, d’un remède qu’on livrerait en filigrane. Au fond, voilà ce qu’a voulu dire l’auteur, voilà la morale de son histoire, dont se repaissent allègrement les lecteurs, ceux du moins qui liraient pour comprendre et apprendre autant que pour se divertir; double et ancienne ambition de la littérature — instruire et divertir. Cette vision bien sûr est noble et il ne s’agit pas pour toi de la prendre de haut. Plus noble en tout cas que cette fichue gratuité derrière laquelle tu te retranches non sans complaisance de ce côté-ci de l’écran. Bien sûr, tu comprends qu’on puisse avoir envie de cultiver ce type de rapport au texte de fiction, qui, s’il n’est pas le tien, n’en est pas moins légitime. C’est juste que ce n’est pas le rapport que tu entretiens, toi; ce n’est pas ce genre de démarche qui te pousse à lire ni à écrire, à t’enfoncer dans des mondes fictionnels dont la seule épaisseur, la seule substance, est celle de la langue qui leur donne corps.

Le reste vient après. Et en ce qui te concerne, le reste est parasite.

Car contrairement à ces auteurs, que pour la plupart tu respectes pour ce qu’ils sont autant que pour ce qu’ils font — c’est d’ailleurs peut-être bien parce qu’eux le font que toi et d’autres pouvez vous adonner à d’autres vicieuses futilités —, mais contrairement à eux, toi tu n’as rien à dire. Tu n’écris pas pour proposer quoi que ce soit. Tu ne le maîtrises pas, le monde, pas plus que les lecteurs qui pourraient avoir envie d’ouvrir un de tes textes. Tu n’as aucune solution à leur offrir. Tu ne traites rien, de rien. Tu écris. Plonges dans la langue, la bricoles, l’agences, l’arranges; la noues, la dénoues; la tricotes, la files, la troues, la rebouches, l’obtures, la retournes. Enfin, tu essaies.

Si écrire, comme tu as pu le lire récemment, est un acte transitif, son seul objet est la langue, sur quoi, seule, cet acte a prise. Tu ne cherches à convaincre personne. Juste à affermir une conviction. Parce qu’il en faut.

Justement.

Et c’est sans doute la raison pour laquelle tu ne seras jamais, refuseras toujours de te dire auteur.

15 février 2016.