Écrire:

         les raisons qui y poussent sont nombreuses et varient d’un écrivain à l’autre. On n’écrit pas pour les mêmes motifs, n’emprunte pas les mêmes voies, ne vise pas les mêmes cibles. Pour certains les choses sont claires, ou du moins, à les entendre, elles le paraissent. Souvent tu leur envies la clarté de leurs objectifs, la fiabilité de leur compas — esthétique ou moral, en l’occurrence, c’est la même chose. Tu aimerais pouvoir te dire, et savoir intérieurement, que ce que tu fais tu le fais pour telle ou telle raison. Cela sans doute te permettrait d’avancer d’un pas sûr et serein, de reconnaître tes avancées, de repérer tes égarements.

(Tu as rouvert les grilles de ton cimetière il y a peu, que tu avais fermées sur l’injonction de Charøgnards; tu as du mal à t’y retrouver, les allées se ressemblent toutes, l’impression de t’y perdre — mais comment savoir si tu fais fausse route dans la mesure où tu ignores dans quelle direction aller?)

Or il y a ce que tu écris — les mots qui se bousculent à l’intérieur du crâne, en percent l’ossature dans leur chahut matinal pour se disputer l’écran; ils y ébauchent des constellations mouvantes, faisant plier les projets, toujours nébuleux, qu’ils sont censés servir ou incarner. Et dans ce processus, quelque chose de… fugitif, qui t’échappe en partie.

Et puis il y a ce qui se dit ici, lorsque les mots ont migré, se sont retranchés dans leur pudique réserve, méfiants du sort auquel tu les destines dans l’après-coup, lorsque comme maintenant tu arpentes l’intérieur de ton crâne résonnant à chacun de tes pas dans le vide caverneux qu’ils ont fui. Ils reviendront demain matin. Sûrement. Ce que tu te dis. Car ils savent sans doute qu’il n’y a que là — lorsque le jour tarde encore à se lever, lorsque les rêves timidement refluent sur la grève du réel — qu’ils ont tout le loisir de jouer librement, sans être bridés — a priori — par l’intention d’un dire, une idée, un thème, un sujet.

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De sorte qu’ici, de l’autre côté de cette fissure, tout ce qui se dit — tu en avais le vague sentiment en aménagement les premières galeries de ce crâne –, sera toujours de l’ordre, encore, d’une fiction — fiction d’une écriture que tu n’oses dire « tienne », tant les mots n’appartiennent à personne; tant elle te paraît farouche aussi, dans ses renvois constants à la vanité de tout dire.

De sorte qu’ici, de ce côté de la fiction, plus tu y réfléchis et plus tu te dis que l’écrivain est une afféterie embarrassante.

1 décembre 2015.