« Il se trouve qu’à l’intérieur du crâne tu dis tu », te dis-tu.

Ce n’est pas la première fois que tu recours à la deuxième personne. Les premiers brouillons de Ritournelle comportaient des pans entiers écrits ainsi; la voix narrative de Charøgnards, dont les premiers brouillons étaient eux aussi rédigés à la deuxième personne, finit à son tour par sombrer dans ce « tu » qu’ailleurs et dans d’autres circonstances d’écriture – qui en surface peut-être s’y prêteraient moins – tu affectionnes encore. Parfois on te pose des questions, cherche à savoir pourquoi, comprendre la motivation cachée derrière ce qui, de l’extérieur, peut paraître afféterie ou caprice.

Ça ne te sautait pas forcément aux yeux d’abord. Puis à force, tu as fini par admettre que le blog était l’espace du « je » — le lieu d’une prise de parole. Assumée. Or tu en fais, toi, l’espace d’un « tu ». Peut-être par esprit de contradiction. Peut-être pas.

C’est juste que tu as du mal à t’y résoudre — dire, écrire « je ». Cette idée d’une « prise » de parole, l’autorité qu’elle revendique, qu’elle performe.

C’est juste qu’en matière d’écriture, et lorsque tu tentes ici d’y réfléchir, tu ne prendrais pas la parole — c’est un peu l’inverse que tu chercherais, cette possibilité que la langue te prenne, un peu au sens où parfois tu t’entends dire « mais qu’est-ce qui te prend? »

Pas de prise, donc — de parole, de position — pour toi en matière d’écriture. Du moins pas qui soit directe et active, ou actée. C’est une emprise que tu cherches, plutôt, peut-être, une déprise qui confine aussi parfois à une sorte de mé-prise, sans doute. Tu ne prends pas la parole, ici pas plus qu’ailleurs; mais peut-être te méprends-tu plutôt dans la langue. De sorte que si à quelque niveau il y a prise, elle te soit quasi impersonnelle.

Qu’est-ce qui te prend?

La langue. Il te prend la langue. La langue te prend. Tu te prends dans la langue.

Ainsi écrire pour toi concerne la deuxième personne — celle qui, dans cette espèce de dialogue qu’elle creuse, demeure en retrait, à l’écart de toute autorité. Assumée. Il n’y a, pour toi, pas d’écriture hors de ce retrait, de cette soustraction — cette rétractation.

Le « je » est une posture.

Le « tu », une imposture.

9 octobre 2015