Ça va faire un bail maintenant que tu n’as pas ouvert ton crâne pour en exposer l’intérieur. Lorsque ce projet de site est né, tu ne voulais pas en faire un blog, ne souhaitais pas être soumis au rythme régulier des posts. Mission réussie. Il s’agissait plutôt d’accompagner ton travail d’écriture, de relayer ici quelques-unes des questions qui t’agitent lorsque tu écris, qui un jour paraissent insolubles, le lendemain complètement futiles. Ce décalage toujours, le même toujours, entre le geste et la pensée, le tracé et la re-marque — d’un côté ce que tu fais, tôt le matin dans la pénombre, ces mots qui s’enchaînent à l’écran, que tu tires l’un après l’autre, l’un de l’autre, sur lesquels tu t’arrêtes, tu reviens, tu butes, que tu effaces, récris, déplaces, les commentaires que tu glisses dans les marges, les petites notes au bas de la page pour te souvenir le lendemain que; de l’autre, ce que tu dis dans l’après-coup, ce que tu perçois ou conçois dans le creux du geste froid, l’objet d’une interprétation piochée dans une distance en réalité toujours plus grande et trompeuse qu’escompté.

Ce qui se trame donc à l’intérieur du crâne est une fiction qui s’ignore. Ou pas tout à fait. Car tu savais dès l’ouverture que la fiction, une forme de fiction, y prendrait sa part. Les pensées que tu dévoiles ici, ces cogitations qui traversent l’écran, parce que taillées dans la langue, elles aussi, plus que dans l’idée, sont bien volatiles.

Y crois-tu seulement? Dur à dire. Oui, bien sûr, tu t’efforces d’y croire, à quoi bon sinon, et oui, c’est bien au fond de l’ordre d’une croyance — c’est-à-dire d’une certitude toute relative, soumise au doute, au revirement, au reniement. Pour autant, tu aimerais dire que tu n’es pas dupe.

Parce qu’y croire, y croire pleinement, à ces belles convictions, au fond cela revient encore à souscrire à l’intention et sa déclaration.

Or tu n’es pas sûr d’en avoir, des « intentions ». Quelle que soit par ailleurs la façon dont on les définit. Ce que te dit ce décalage qu’aujourd’hui encore tu constates, c’est que l’écriture n’est pas décalque, ni transposition, ni allégeance, ni subordination.

Elle est.

Traçage, sillage, dérive. Creusement. Immersion.

Le texte qui en résulte n’est ainsi jamais conforme à ce qu’on pouvait en attendre. Jamais tout à fait celui que tu voulais, pensais vouloir écrire. Celui-là est inabordable. Au fond, il n’existe pas. Il s’invente dans les chutes. Se taille dans l’ombre.

Le texte que tu écris, en ce sens, n’est jamais qu’un double, qu’une découpe. Sa valeur, sur le plan littéraire, ne se mesure alors sans doute qu’à l’aune de ce que dans ses creux et sa découpe il laisse affleurer.

 

 

1 juillet 2016.