C’est plus fort que toi. Tu t’étais dit que, mais n’auras pas su résister. La dernière version de ta ritournelle, le tout premier roman auquel tu t’es essayé lorsque tu t’es mis en tête d’écrire de la fiction, n’aura tenu que quelques mois. À peine. Pas sûr que ton éditeur ait d’ailleurs eu le temps de la parcourir, cette énième version. Sans doute commence-t-il à comprendre comment tu opères. Il gagne du temps, épargne ses forces. Tu aimerais pouvoir faire comme lui — ignorer ces étapes intermédiaires, passer directement à la version enfin stabilisée, définitive du texte. Seulement voilà.

Tant que le roman n’est pas publié, il n’a d’existence qu’à l’intérieur de ton crâne où il voisine avec d’autres; projets divers, esquisses et travaux en cours. Mais où il rivalise aussi et surtout avec d’autres versions de lui-même. À y regarder de loin, elles se ressemblent toutes, ces versions, et de plus en plus à mesure que tu replonges. Pourtant, si on les regarde de plus près, de menues différences apparaissent. Un mot a disparu ici, remplacé par un autre; plus loin, c’est une phrase qui a migré vers un autre paragraphe, un adjectif est apparu, un nom a mué. Un paragraphe entier s’est volatilisé, un personnage a changé d’identité. Mais ces différences, les fondations posées et une fois terminé le gros œuvre, sont somme toute minimes et ne modifient en rien l’esthétique générale du roman. Alors à quoi bon? Pourquoi y retourner sans cesse, pourquoi ne pas laisser le texte reposer en paix comme la dépouille qu’il est voué à devenir?

Car une fois qu’il en sort, de ton crâne, ce texte ne t’appartient plus. Tu l’oublieras. Ne garderas de lui en mémoire que des traces fragiles, des instants d’écriture, des matins dans le noir et le goût du café brûlant les mots sur le bout de ta langue. Ça ne te viendrait pas à l’idée de reprendre, de retravailler le texte composant Charøgnards par exemple; ce qui évidemment ne veut pas dire que le texte, dans son état actuel et définitif, ne te paraisse pas perfectible — non qu’il s’agisse là d’un cheminement vers une quelconque perfection, du reste, forcément douteuse en la matière tant elle poserait l’existence du texte, celui-là même qui n’existe qu’en tant qu’il aiguise et aimante l’écriture dans son procès même, procès en dehors duquel il retourne aussitôt dans les limbes de l’indéterminé et du mouvant.

Alors pourquoi? Tu l’ignores. Que le texte puisse ne plus t’appartenir, au fond, ce n’est pas ça qui te pose problème. Cette obsession qui te retourne au texte n’a donc à tes yeux pas grand-chose à voir avec un éventuel caprice d’auteur. Il ne s’agirait pas, pour toi, d’asseoir ton autorité sur sa matière textuelle — de la sculpter encore selon tes désirs, tes ambitions. Il y va plutôt, sans doute, de ta propre relation, finissante, au texte et à l’écriture.

Car, oui, sans doute sens-tu que la fin approche, que tu t’apprêtes à le quitter, ce texte. Tu l’as longtemps cherché comme on cherche un inconnu dans une foule. Tu as dû le croiser une paire de fois sans le reconnaître. L’as manqué à plusieurs reprises. L’as pris pour un autre. Puis maintenant qu’il est là, enfin tu crois que c’est lui — c’est sans doute pour ça que tu en examines encore toutes les coutures, en redessines une dernière fois les contours —, tu n’oses plus le quitter; car tu sais cette fois que tu ne le retrouveras plus. Tu n’auras plus la force ni l’envie de partir à sa recherche. Tu l’auras laissé filer pour de bon et la foule aura changé ses visages. C’est un autre déjà que tu entrevois là-bas, flou, vierge et mal chantourné, fuyant dans la nuit qui s’annonce. C’est lui que tu auras envie de traquer désormais.

Pour autant, tu sais très bien que le roman qu’on enferme entre deux couvertures, ce n’est pas tant le texte qu’on a fini par trouver que celui qu’on ne cherche plus.

 

 

10 novembre 2016.