Depuis maintenant plusieurs mois tu étais engagé dans la récriture de ta Ritournelle dont tu achèves ces jours-ci une nouvelle ébauche. La quatrième si tu tiens bien les comptes. Tu t’étais fixé un certain nombre d’objectifs, pensais avoir mis le doigt sur quelques défauts ou travers. L’architecture du roman étant ce qu’elle est, il t’a fallu mettre ton texte en pièces — tu l’as pour ainsi dire désossé, jointure après jointure; en as examiné chaque élément avant de les retisser patiemment. Les retouches ont été nombreuses, plutôt cosmétiques pour la plupart et ponctuelles. Quelques rares pans de texte ont toutefois disparu, d’autres sont apparus à leur place. Pourtant, après avoir recousu l’ensemble, tu te dis que le texte en soi n’a pas changé. Pas vraiment. Tu n’es ainsi pas certain d’avoir rempli tes objectifs initiaux. La récriture ne va pas de soi, âpre lutte de tous les instants.

Avec toi-même pour commencer, tes tics et tes trucs éprouvés dans Charøgnards. 

Avec la langue aussi, les clichés qui l’habitent, les conventions auxquelles elle préside (il y a celles, évidentes, qu’on écarte d’emblée; mais il y en a d’autres, insidieuses, tellement intégrées qu’on ne les voit plus, qu’on en ignore la présence souveraine — qu’il faut alors tenter patiemment de débusquer).

Avec le texte, enfin, ses arêtes franches trois fois sculptées dans la langue. Car il existe déjà, le texte, au moment où tu le reprends, et tu ne peux en ignorer les angles, les nœuds, les forces. Le reprendre, comme on reprendrait un enfant dont le comportement laisse à désirer, n’est pas chose aisée. Faut-il le plier à ta volonté d’auteur? Tu as beau essayer — qu’est-ce que tu risques? —, sur certains points il te résiste, ne lâche rien. Et donc, crois-tu, c’est le texte qui tranche, qui aura en fin de compte le dernier mot, qui souvent t’impose ses volontés propres. Son rythme, ses raccords, ses bifurcations. Tu as beau vouloir modifier tel aspect, introduire telle idée, adoucir tel angle — souvent tu n’y parviens pas. À la place il te fait faire d’autres choses que tu n’avais pas anticipées. L’écriture n’est pas un programme pré-rempli dont on viendrait cocher les cases une à une au rythme de sa progression. Tu as beau jeu d’ébaucher — le texte, lui, débauche. Défait tes attentes, découd tes idées. Dérègle, dérange, déforme, détourne.

Quelque six mois plus tard, il t’est impossible de dire si le texte est « meilleur » qu’il ne l’était. Il est différent et en même temps étrangement identique à lui-même. Peut-être un peu plus lui-même qu’il ne l’était. Peut-être un peu moins. Qui sait? Et pourtant toujours cette impression que le texte jamais ne coïncide avec lui-même, toujours-déjà sa propre doublure. Doublure ne doublant rien, rien d’autre — quelques contours en négatif, trouble décalque d’une absence — d’un caprice — d’une fiction prélevée sur un versant de la langue.

À débaucher encore.

Il n’y a pas, n’y a jamais eu, n’y aura jamais, de version finale et définitive d’un texte. Les versions qu’on publie sont des accidents de parcours — un parcours qui s’arrête net, comme amputé soudain; une trajectoire qui s’épuise et s’étrangle dans les soupçons d’autres possibles. Le moment propice pour jeter l’éponge.

24 mars 2016.